30/05/2026

Taiwan Today

Taiwan aujourd'hui

En Chine : les intellectuels à nouveau réduits au silence

01/05/1987

M. King-yu Chang au cours de son interview.

Ces derniers mois, les difficultés que rencontrent les intellectuels au sein du système communiste chinois ont été mises en lumière par les manifestations estudiantines, l'affectation d'universi­taires de renom à l'écart des postes de commande et la destitution de diri­geants communistes chinois ayant prôné les libertés intellectuelles. M. King-yuh Chang, directeur général de l'Office d'Information du Gouverne­ment a bien voulu accorder une inter­view concernant ces événements.

INDLR : Pour servir de référence au lecteur, le nom des personnalités communistes chinoises trans­crit à la française est accompagné, à leur première mention dans ce texte, de l'orthographe en usage dans la presse française, quand elle est différente.

Q. - Depuis la fondation du parti com­muniste chinois, les tensions entre la direc­tion de ce parti et les intellectuels ont tou­jours existé et, une fois de plus, elles ont été soulignées par les manifestations estudian­tines à travers tout le continent chinois et par l'éviction soudaine de l'écrivain Lieou Pin-yen [Liu Binyan] qui, moins d'un mois après avoir reçu les «honneurs formels de la nation», était publiquement vilipendé par les dirigeants communistes chinois et toute la presse continentale. Quels effets peuvent avoir ces événements sur l'apport intellectuel aux programmes de «modernisation» et de «réforme» de Teng Siao-p'ing [Deng Xiao­ ping] pour lequel on a fait tant de publicité?

R. - Après la «révolution cultu­relle», non seulement les intellectuels avaient émis le souhait d'être libérés de toute contrainte politique, mais certains tengistes (partisans de Teng Siao-p'ing), comme Hou Yao-pang [Hu Yaobang], avaient aussi fini par admettre l'impor­tance de laisser plus de marge aux écri­vains, aux enseignants et aux artistes pour l'acquisition des connaissances et pour leurs travaux académiques. Par ail­leurs, lorsque l'écrivain Wang Meng devint «ministre de », il donna l'assurance que les écrivains ne se­raient ni «écrasés» ni marqués d'une éti­quette négative. Il se proposait de susci­ter l'enthousiasme des intellectuels pour les «quatre modernisations» de l'indus­trie, de l'agriculture, des sciences et techniques, et de la défense, sans toute­ fois améliorer quelque peu leurs condi­tions matérielles. Déjà, il y a quelques années, l'écrivain Tchen Jong [Chen Rong], décrivant les conditions déplo­rables de personnalités sur le continent chinois dans son essai Le Moyen-âge (Jen Tao Tchong Nien), il écrivit que «ceux qui manient le bistouri gagnent moins que ceux qui manient le rasoir» et que le revenu des membres du corp professoral resté stationnaire pendant ces trente dernières années tandis que les prix qui avaient décuplé avait forcément baissé. Enfin, selon divers aspects, les faits dé­montrent que les autorités communistes chinoises n'ont jamais témoigné la moindre confiance aux intellectuels. Et aujourd'hui, même si la situation s'est quelque peu améliorée par rapport aux année troubles de la «révolution cultu­relle», elle demeure encore fort loin de ce qu'en attendent les intellectuels.

A propos de Lieou Pin-yen, à ma connaissance, il est entré dans une «classe d'étude» des communistes chi­nois à l'âge de quatorze ans et, à dix-huit ans, est devenu membre d'une de leur organisation secrète, mais il n'a jamais achevé sa scolarité. Fidèle partisan du marxisme, il fut cependant «réformé par le travail» à plusieurs reprises durant les vingt et un ans qui se sont écoulés depuis son expulsion du parti en 1957 jusqu'à sa réhabilitation en 1978. Malgré tout cela, il n'a jamais renié la doctrine marxiste.

Ainsi, si les communistes chinois ne peuvent même pas tolérer un partisan aussi fidèle, le fossé qui sépare les intel­lectuels des autorités communiste chi­noises ne pourra évidemment que s'élar­gir. Des personnages, comme Lieou Pin­-yen et l'astrophysicien Fang Li-tche [Fang Lizhi] - jouissant d'une grande ré­putation sur le continent chinois, ils ont osé dire la vérité -, ont donc été criti­qués et expulsés du parti, alors quel espoir reste-t-il pour tous les autres jeunes? A l'époque de Mao Tse-tong, les intellectuels ont toujours été méprisés pour leur savoir que l'on jugeait inutile. Plus tard, la direction communiste chi­noise a compris que les «quatre moderni­sations» ne sauraient être entreprises sans la participation volontaire des intel­lectuels, mais son refus constant de leur faire confiance constitue certainement un obstacle à ce programme de modernisation.

Q. - Quelle perspective entrevoyez­ vous pour une véritable liberté intellectuelle en Chine?

R. - Les communistes chinois tien­nent fermement à leur idéologie et tolè­rent mal les opinions qui s'en écartent. Si un intellectuel exprime publiquement sa fidélité à son savoir, à la vérité, à son pays ou au peuple, il s'attirera inévitable­ment les foudres du parti. Puisque les communistes chinois se considèrent être le fer de lance du prolétariat et les uniques détenteurs du pouvoir, ils conti­nueront forcément de refuser aux intel­lectuels qui ne craignent pas les repré­sailles du droit d'exprimer leurs opinions.

Q. - Quelle est la signification globale des manifestations estudiantines et des changements politiques subséquents?

R. - Outre les motifs pour lesquels les étudiants de Chine récla­ment liberté et démocratie, l'ensemble de la question qui mérite une attention toute particulière est justement de trou­ver toute les possibilités de la popula­tion chinoise pour jouir enfin de la liberté et de la démocratie de type occidental, compte tenu de la nature intrinsèque du régime commu­niste chinois. Bien que les protestations des étudiants étaient à la faveur d'un changement, quelques-uns parmi eux avaient parfaitement compris que ces idéaux et revendications politiques étaient diamétralement opposés à la posi­tion des autorités communistes chinoises.

Teng Siao-p'ing a tancé un pro­gramme de modernisation pour surmon­ter les différentes crises auxquelles le régime communiste chinois fait encore face. En même temps, il n'a jamais cessé de répéter qu'avec ses réformes, il n'est pas question de renoncer au marxisme. Et encore dans un article paru en no­vembre dernier dans la revue Outlook, il affirmait : «Je crois fermement aux vertus du marxisme. Toutes nos tâches quoti­diennes doivent être conformes au socialisme. Et les «quatre modernisations» assu­reront le développement de notre modemisa­tion dans la voie du socialisme.» A cause de «quatre principes cardinaux» définis par les communistes chinois - direction du parti communiste chinois, dictature du prolétariat, adhésion à la voie socia­liste, et marxisme-léninisme et pensée Mao-Tse-tong - il n'existe évidemment pas de points de rencontre entre la posi­tion de Teng Siao-p'ing et le concept oc­cidental de la démocratie.

A Taïwan, nous affir­mons que le seul moyen d'accéder à la li­berté et la démocratie véritables est que la population chinoise se libère de l'emprise des «quatre principes cardinaux». De même que nous admi­rons le courage des chinois qui luttent pour leurs idéaux, tous les peuples épris de liberté devraient se pencher davantage sur le problème de droits de l'homme en Chine.

Q. - Les autorités communistes chi­noises admettent que les manifestafions es­tudiantines faisant appel à une plus grande liberté politique sont un refus des «quatre principes cardinaux» et, plus généralement, du système socialiste. Les protestations ont certes été étouffées, mais l'état d'esprit de­meure. Qu'en pensez-vous?

R. - Le communisme est fonda­mentalement contre la nature humaine. Par conséquent, les gens vivant sous ce système deviennent inévitablement anti­-communistes, notamment en Chine. Ces quarante dernières année, la population a connu la violence de plusieurs «réformes agraires» et la permanence de campagnes politiques, telles que le «trois antis», «cinq antis», «trois bannières rouges», «quatre purge», la «campagne antidroitiste» et, bien sûr, la «révolution culturelle» longue de dix ans. Ces bouleversements politiques ininterrompus ont amené toute la population à la «triple crise de confiance» - dans le marxisme-léninisme, dans la direction du parti et dans les «quatre moderniations» -. Réa­lisant parfaitement que le communisme ne peut plus rien lui apporter de bon, la population réclame liberté et démocratie. Nous lui accordons tout notre considéra­tion pour son bon sens et son courage.

Q. - Dans quelles mesures, ces récents événements ont-ils quelque influence sur la « libéralisation » et l'«internationalisation» de l'économie?

R. - A la lumière de ce qu'ont en­trepris les communistes chinois pendant la «grande révolution culturelle proléta­rienne», la «libéralisation» économique, comme ils l'appellent, demeure toute re­lative. Tout en accordant un peu plus de liberté à la population que par le passé, le régime communiste chinois reste cepen­dant prisonnier de ses «quatre principes cardinaux». Ceux-ci sont en effet incom­patibles à toute élévation significative du niveau de vie économique. Puisque la nature même du communisme va à l'en­contre des principes libéraux de la démo­cratie occidentale, la liberté d'expression et de la presse y est d'autant moins con­cevable. Quant à l'«internationalisation», elle ne sera pas autorisée à défier le système ni l'idéologie communiste.

Q. - L'attitude de Taïwan à l'égard des intellectuels diffère com­plètement de celle du régime communiste chinois. Pouvez-vous expliquer le rôle des intellectuels dans le gouvernement de Taïwan et dans la modernisation rapide du pays?

R. - Conformément à l'esprit de li­berté de cette nation, les chercheurs, les artistes, les professeurs d'université, tous les scientifiques peuvent exprimer leurs opinions et publier les résultats de leurs recherches. Prenons l'exemple de M. Liao I-chiu (pron. Liao i-tchyôo), directeur du Laboratoire d'océanogra­phie de Tongkang (Tungkang), dans le sud de Taïwan, qui a poursuivi dans le domaine de la biologie marine des tra­vaux d'une importance internationale.

A Taïwan, on ne compte plus ceux qui, comme lui, travaillent activement à diverses re­cherches. La responsabilité du corps des intellectuels est d'acquérir des connais­sances et de les appliquer pour le bien de toute la communauté. De plus, par son savoir, il contribue à l'amélioration de la société, car, par sa formation, il a la capa­cité d'énoncer des critiques constructives.

(Traduction : La Chine Libre)

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