>> Avant de rejoindre ses nouvelles fonctions à l’ambassade de France à Londres, Jean-Claude Poimboeuf, le directeur de l’Institut français à Taipei (IFT), a bien voulu faire le point pour Taiwan aujourd’hui sur les relations bilatérales
Taiwan aujourd’hui : Vous avez représenté la France à Taipei au cours des trois dernières années. Comment avez-vous perçu les récentes évolutions de l’île ?
Jean-Claude Poimboeuf : Je commencerais par une comparaison entre mon premier séjour ici comme étudiant au Centre de mandarin de l’université normale nationale de Taiwan, en 1980, et la situation que j’ai trouvée en septembre 2005. J’avais un peu suivi les évolutions depuis Pékin où j’ai été en poste en 1987, quand les premiers touristes taiwanais sont arrivés en Chine - ce qui était un développement assez significatif.
Vingt-cinq ans après ce premier séjour, j’ai constaté des changements dans tous les domaines, à commencer évidemment par celui de la politique puisque Taiwan était entre-temps devenue une démocratie très vivante. Je cite souvent cette anecdote: en 1980, j’allais souvent à la cinémathèque de Taipei avec un ami taiwanais qui avait les cheveux longs, très longs même. Un jour, il n’est pas venu à notre rendez- vous. Le lendemain, il m’a expliqué pourquoi: «J’ai été arrêté par la police qui m’a coupé les cheveux!» C’est quelque chose qui ne pourrait plus arriver aujourd’hui…
L’autre changement politique évident concerne les relations entre les deux rives. En 1980, il y avait partout des slogans comme «Il faut reconquérir le continent! », et aucun des Taiwanais que je rencontrais ne connaissait la Chine - sauf si sa famille en venait. En tout cas, personne n’y allait. Maintenant, c’est plutôt l’inverse: il est difficile de trouver un Taiwanais qui n’y soit pas allé!
J’ai bien sûr aussi été frappé par la modernisation de Taiwan, avec des infrastructures beaucoup plus modernes et pratiques. Le métro, ainsi que le train à grande vitesse qui a été inauguré l’année dernière, tout ceci offre un paysage urbain très différent de celui que j’avais connu.
Autre changement, cette « floraison » culturelle qui est vraiment très propre à Taiwan. En 1980, on se concentrait sur la préservation des traditions culturelles chinoises - l’opéra, les marionnettes, la calligraphie... En 2005, j’ai trouvé ici à la fois ces traditions mais aussi une vie culturelle faite de création, d’exploration de voies nouvelles, voire de synthèses tout à fait intéressantes entre tradition et modernité.
Quels ont été les dossiers les plus importants auxquels vous avez été confronté ces trois dernières années ?
Même si les positions entre la France et Taiwan ne sont pas toujours les mêmes, le dialogue est facile et de bonne qualité. Ce qui me satisfait le plus, c’est, au moment où je quitte Taiwan, de laisser une relation beaucoup plus structurée dans les domaines scientifique et éducatif. Je mettrais de côté le domaine culturel qui a une dynamique propre.
Dans le domaine scientifique, nous avons par exemple mis en place le programme Orchid qui permet de lancer des appels à projets conjoints entre Taiwan et la France. Cela permet de rapprocher des équipes scientifiques ou universitaires, des laboratoires. Parallèlement, l’Agence nationale de la recherche, en France, a signé un accord avec le ministère des Sciences ici, qui démultiplie les possibilités de financement pour les projets conjoints. La plupart des grands instituts de recherche français ont signé des accords avec des partenaires taiwanais, dont l’Academia sinica, de grandes universités, des laboratoires de recherche. Le ministère des Sciences ici estime aujourd’hui que la France est le deuxième partenaire scientifique institutionnel de Taiwan après les Etats-Unis. Il y a à peu près 80 accords entre universités françaises et taiwanaises. Cette coopération rapproche les universités, les chercheurs. Cela entraîne aussi une mobilité étudiante entre la France et Taiwan.
Dans le domaine de l’éducation, les universités taiwanaises et françaises ont signé un accord de reconnaissance mutuelle des diplômes. L’Institut français délivre en moyenne 700 visas pour études à des Taiwanais chaque année. Au total, plusieurs milliers d’entre eux sont allés étudier en France. Il était parfois difficile pour les employeurs taiwanais de savoir à quoi correspondaient les diplômes français, d ’autant plus qu’en France, nous avons des universités mais aussi une myriade de grandes écoles. Cet accord est donc vraiment très positif pour les étudiants. Nous nous sommes aussi dotés d’un outil nouveau, l’espace CampusFrance, qui informe les étudiants et les accompagne dans toutes leurs démarches, y compris leurs inscriptions, les formalités d’accueil en France, etc. Nous allons par ailleurs mettre en ligne un site Internet dédié aux anciens étudiants en France et qui proposera des activités, des informations sur la France, des pages emplois…
Sur le plan culturel, si la France a une visibilité aussi grande, elle le doit notamment à tous ces Taiwanais et ces Taiwanaises qui sont allés en France faire des cursus de gestion culturelle, de beaux- arts ou de musique. Citons l’ancienne ministre de la Culture Chen Yu-chiou [陳郁秀], la directrice du musée national du Palais Chou Kung-shin [周功鑫] ou encore Chu Kun-liang [邱坤良], qui a lui aussi été ministre de la Culture. C’est la partie très visible de l’iceberg, mais vous avez aussi à un niveau opérationnel, littéralement, des dizaines de Taiwanais qui ont fait leurs études en France, qui connaissent bien le milieu culturel français, et qui, là où ils sont maintenant, favorisent toutes ces coopérations.
Ce qui me satisfait le plus aujourd’hui, c’est qu’on a dépassé l’étape des échanges d’artistes ou de troupes pour arriver au stade où ces artistes créent ensemble, dans tous les domaines. Les derniers films de Hou Hsiao-hsien [侯孝賢], par exemple, ont été coproduits par la France. Il y a eu quelques spectacles ici qui ont été montés conjointement par la France et Taiwan, par exemple, le dernier spectacle de Han Tang Yuefu, un ensemble de nanguan, ou encore, ces derniers jours, un spectacle de danse monté par le chorégraphe Christian Rizzo avec Taipei Dance Forum. Autre exemple, l’écrivain Ang Li qui va produire une pièce en France, à l’automne.
Quels sont les efforts fournis ces dernières années par l’IFT pour développer la francophonie à Taiwan ?
Je citerai la réimplantation des deux Alliances françaises de Taipei et de Kaohsiung, au printemps. La première est aujourd’hui beaucoup mieux installée dans les locaux de l’université nationale de Taiwan et accueille maintenant la médiathèque qui était autrefois dans les murs de l’IFT. La hausse des inscriptions a été immédiatement sensible. A Kaohsiung, la situation était différente, puisque la petite Alliance française était logée à l’université Sun Yat-sen dont le campus, très agréable, est un peu excentré par rapport à la ville de Kaohsiung. Elle est maintenant en plein centre et a donc une meilleure visibilité. Je veux aussi souligner tout le travail fait dans les départements de Français des universités, avec une Association des professeurs de français très active et puis, il y a aussi une volonté de certains établissements scolaires d’introduire le français au collège, en particulier le lycée Yongchun, à Taipei, qui a même commencé à travailler sur des programmes pilotes dans des classes primaires.
Que peut apporter l’IFT à la communauté française de Taiwan ?
On compte environ 1 500 français à Taiwan, dont 40% de familles francotaiwanaises installées sur le long terme. C’est une communauté bien intégrée, en général heureuse de son sort. Beaucoup des conjoints français sont des entrepreneurs mais il y a aussi un certain nombre d’enseignants. S’ajoute une communauté de cadres d’entreprises qui restent quelques années à Taiwan avant d’aller ailleurs.
J’observe que la tendance est, pour ces derniers, de tourner de plus en plus dans ce que les entreprises appellent « la Grande Chine ». Taiwan a ainsi servi à un certain nombre d’entre elles de point de départ pour leur implantation en Chine, le meilleur exemple étant celui de Carrefour. Nous essayons de faciliter la tâche à cette communauté.
Outre les services ordinaires de protection ou de délivrance d’un certain nombre de documents, il y a évidemment tout ce qui concerne la section française de l’Ecole européenne où, là aussi, nous nous efforçons de garantir à la communauté une solution de scolarisation à la française.
Quel sera à votre avis l’impact des liaisons aériennes directes entre les deux rives du détroit de Taiwan ?
D’un point de vue pratique, c’est un événement attendu par beaucoup d’expatriés, pas seulement dans la communauté française. Cela peut aussi avoir un effet de déclic psychologique – et en économie, c’est parfois aussi important que la réalité des choses. J’ai constaté qu’il était de plus en plus difficile de susciter l’intérêt des entreprises françaises pour Taiwan parce que la force d’attraction de la Chine est très forte. Je ne dirais pas qu’il y a une désaffection mais peut-être un moindre intérêt, sauf dans des secteurs bien ciblés comme le luxe, la grande distribution, certaines industries. L’ouverture des relations directes pourrait remettre Taiwan sur la carte et faire comprendre que tout ceci forme de plus en plus un tout. L’intégration économique entre les deux rives ne date pas d’hier, mais il manquait des passerelles entre les différents éléments du dispositif.
Cela peut aussi avoir des effets sur certains secteurs comme l’aéronautique. A l’évidence, la multiplication des relations aériennes directes entre la Chine et Taiwan devrait faire apparaître un besoin d’appareils de type Airbus.
Quel message faites-vous passer aux entrepreneurs ou aux politiciens français qui passent à Taiwan ?
Je leur ai toujours dit que Taiwan méritait notre intérêt en soi, quels que soient les développements entre les deux rives. Je regrette qu’il n’y ait finalement plus de grands patrons français qui fassent le déplacement de Taiwan alors même qu’il s’agit de notre 6e partenaire économique dans la région. Jusqu ’à il y a peu, le commerce franco-taiwanais était équivalent au commerce franco-indien. Personne ne se pose la question de savoir s’il faut aller travailler en Inde, la réponse est évidente. Mais Taiwan est un peu victime de sa géographie, de l’ombre portée de la Chine. La difficulté vient de ce que la mondialisation multiplie les options et, dans cette partie du monde, dicte en quelque sorte un choix presque naturel qui est celui du marché chinois.
Votre connaissance du chinois, mais aussi du japonais, vous a-t-elle servi pendant votre mission à Taiwan ?
C’est vrai que le fait de parler chinois et japonais offre des atouts pour comprendre la société taiwanaise qui est indéniablement marquée par ces deux influences – à des degrés divers évidemment. Si on a ces deux clés qui permettent de comprendre la société taiwanaise, on a une meilleure compréhension mais aussi un meilleur accès à beaucoup de gens. En outre, je crois que le fait que je m’exprime en chinois, par exemple lorsque je fais des conférences dans les universités, touche mes interlocuteurs. C’est bien de pouvoir communiquer directement. Ma connaissance du japonais me permet de comprendre pourquoi le Japon occupe une telle place dans la société, dans la culture, voire dans l’inconscient taiwanais. Je pense que j’ai eu beaucoup de chance d’avoir ces outils à ma disposition. Mon épouse, qui est Japonaise, a elle aussi trouvé son séjour ici très gratifiant, elle s’est sentie vraiment très à l’aise et s’est beaucoup intéressée à ce qu’elle a vu ici, à tel point qu’elle est en train d’écrire un ouvrage sur ses impressions de Taiwan.
Finalement une fois que vous aurez quitté Taipei, qu’est-ce qui vous manquera le plus de votre expérience taiwanaise ?
Les Taiwanais ! Il y a une qualité spécifique de la population taiwanaise qui est définie par son histoire si particulière, toutes les influences qu’elle a subies et ses qualités d’entreprise, de débrouillardise. Les Taiwanais vont toujours de l’avant, et je trouve que c’est vraiment un atout formidable.
LES ÉCHANGES FRANCO-TAIWANAIS
Taiwan est le 6e partenaire économique de la France en Asie. En 2006, les échanges commerciaux atteignaient 4,7 milliards d’euros. Les biens d’équipement et les biens intermédiaires représentent respectivement 39 et 35% des exportations françaises dans l’île tandis que les biens de consommation et les produits agro-alimentaires comptent pour 15 et 8%. Avec près de 160 entreprises sur place employant 23 000 personnes, la France dispose d’une bonne visibilité dans l’île.
Les entreprises hexagonales sont d’abord présentes dans le secteur de l’aéronautique avec Airbus qui a fourni une partie de la flotte de China Airlines et Eva Air. Elles sont aussi bien implantées dans le secteur de la finance (Société Générale, BNP Paribas et Calyon), de l’industrie (Air Liquide, Alstom, Alcatel Lucent, Areva et Thales), de l’environnement (Veolia pour le traitement des eaux et Suez pour le traitement des déchets ménagers) mais aussi dans la grande distribution (Carrefour et Auchan). Les grandes marques françaises disposent d’une bonne visibilité dans le domaine du luxe, et le vin français continue de bien se vendre.
En matière d’investissement français dans l’île, l’armateur CMA-CGM a été en tête récemment avec l’ acquisition de la société Chen Lie Navigation Company. SNCF International a enfin fortement contribué à la mise en service du train à grande vitesse en janvier 2007 en fournissant un grand nombre de conducteurs et d’instructeurs. ■
Sources : Politique internationale numéro 119 –Printemps 2008. Jean-Claude Poimboeuf, « La France à Taiwan », pp 325-333.