Tous les mardis à 21h30, un million de ménagères sur les quatre millions à Taiwan regarde Femmes sur le petit écran, actuellement une émission des plus populaires de l'île. On l'aime car elle offre une arène de dialogue sur tous les problèmes concernant la femme, tant sur le plan intime que sensuel, et rarement discutés en public. On y aborde des sujets comme les cas extramaritaux, l'érotisme avant le mariage, le divorce, la naissance adultérine, les fantasmes et les attentes de la lascivité, et les tracasseries ou la discrimination sexiste dans la profession.
Dans ses plus dimensions, les cas abordés à Femmes et leurs débats animés, spontanés et souvent passionnés présentés à un immense public de téléspectateurs en pantoufle est l'indication probante du dynamisme qui étreint la société taiwanaise d'aujourd'hui. Il dévoile le changement des rapports entre Taiwanais et Taiwanaises, sans marquer de points sur les normes occidentales, mais suffisamment pour ébranler la culture généralement perçue par les étrangers comme conservatrice, réservée et oppressive.
La destination traditionnelle des rôles masculins au travail pour nourrir la famille et ceux féminins pour servir la maison et élever les enfants est fortement ancrée dans les esprits. Mais de nouvelles définitions du rôle de la femme se font jour tandis que la Taiwanaise est mieux éduquée, participe activement à la force laborieuse, rivalise parfois avec son homologue masculin, gagne des émoluments et non plus un petit pécule; bref, elle a obtenu une indépendance financière. La Taiwanaise réagit plus lentement contre les vieilles idées que la femme est inférieure à l'homme et que, dans leurs relations, elle doit restée passive, soumise et répandre toujours la joie autour d'elle. Pourtant, un petit groupe de femmes a répondu avec enthousiasme au mouvement de libération de la femme (MLF) qui se répandit aux Etats-Unis durant les années 60 et qui embrassé sans aucune réserve les objectifs de l'égalité des droits et des chances.
Les Taiwanais réalisent alors que leur épouse, leurs filles et leurs collègues féminins changent d'attitude en cherchant une issue pour la « nouvelle femme » sans mettre en danger leur ego. De plus en plus de maris, traditionnellement chef de famille, aident leur épouse qui a un métier aux travaux du ménage. La discrimination dans la profession et les clichés fondés sur le sexisme se sont peu à peu estompés dans de nombreux domaines. Et une femme qui fait carrière obtient beaucoup plus de respect que jamais auparavant. On ne citera le plus grand nombre de présentatrices des bulletins d'information à la télévision.
Des domaines dominés par la présence féminine sont maintenant même pénétrés par les hommes. Il y a de plus en plus d'hommes dans les écoles d'infirmerie. Mais l'ensemble social est plus lent à se débarrasser du vieux cliché de l'infirmière. Il est assez difficile aux infirmiers de trouver un emploi dans les hôpitaux privés locaux. D'après Mme Chang Chueh, professor d'hygiène publique et coordinatrice du Programme de recherches féminines à l'université nationale de Taiwan, les administrateurs d'hôpital préfère encore embaucher des jeunes filles comme infirmières. « C'est un bel exemple de la discrimination sexiste dans la profession », dit-elle.
En effet, les rôles et fonctions que la tradition a désignés sont difficiles à briser. Ainsi, depuis l'abdication de l'impératrice Wou Tse-t'ien* en 705 après J.-C., seuls les hommes ont été autorisés à assister aux rites annuels officiés lors de l'anniversaire de Confucius. C'est normalement l'empereur, puis le chef de l'Etat qui officiait. Par délégation, un fonctionnaire masculin pouvait officier. A Taipei, c'est le directeur des Affaires civiles de la municipalité qui officie. Cette personnalité fut toujours un homme jusqu'à la nomination en 1985 de Mme Wang Yueh-ching à ce poste, première directrice des Affaires civiles de Taipei. Cette année-là, elle officia donc selon les rites stricts que la tradition a rigidement définis.
Et en 1990, comme Mme Wang Yueh-ching avait causé un précédent, une autre tradition fut également brisée. Des musiciennes, portant les costumes taillés depuis des siècles pour des hommes, exécutèrent les partitions de cette musique si rituelle. Le prétexte avancé par la direction des Affaires civiles de la Ville était la pénurie de musiciens.
On assiste donc à un changement des attitudes. Au début 1990, un grand quotidien de Taipei, le Ming Sheng Pao, entreprit un sondage sur ce que les hommes espéraient des femmes. Il permit de toucher 300 personnes masculines dont près des deux tiers acceptaient que la femme puisse faire la cour à un homme. C'est un résultat très surprenant, car les jeunes femmes qui prendraient cette initiative étaient déconsidérées et sortaient un peu de la décence.
Peut-être que ces 300 sondés sont plus représentatifs des plus progressistes de la société masculine, car le vieux concept que « l'homme est supérieur à la femme » domine encore très fortement les esprits dans la prise d'attitude entre les hommes et les femmes. C'est assez inconvenant pour l'image d'une société moderne, dit Mme Hsu Shen-shu, fondatrice de la Fondation-syndicat des ménagères. La fondation est un organisme privé tout dévoué aux ménagères taiwanaises en les faisant participer à diverses activités sociales.
C'est une chose que la société considère toujours mieux les hommes que les femmes, souligne-t-elle. A une femme qui vient d'accoucher, on lui demande naturellement si elle a eu un garçon ou une fille. Si c'est un garçon, les félicitations sont spontanées, vives et chaleureuses; si c'est une fille, ce sont des mots de réconfort qui sont alors prononcés!
En vertu de la Constitution, tous les hommes et toutes les femmes ont une chance égale à l'instruction. La loi certes le garantit, mais la réalité est un peu différente. Selon les statistiques du ministère de l'Education, sur 1,4 million de personnes illettrées, environ 70% sont des femmes de plus de 15 ans; le reste des hommes de plus soixante ans. Peu de jeunes filles poursuivent leurs études supérieures pour une licence, une maîtrise ou un doctorat et cèdent à la pression parentale ou sociale pour se marier peu après leurs vingt ans. Un dicton tenace circule chez les jeunes filles : « Si on étudie trop longtemps, on deviendra une « vieille fille ». Aucun homme ne voudra une femme qui soit plus intelligente que lui. » En 1990, une jeune fille sur quatre étudiants est inscrite en maîtrise, et on ne compte plus que 599 jeunes femmes sur 3 799 étudiants en doctorat!
Bien que les chiffres soient plus équilibrés dans les lieux de travail, la femme croit en général ne pas être traitée en égal à l'homme en matière de salaire, d'avantages sociaux et de retraite, ainsi que d'opportunités d'emploi. Une étude du ministère de l'Intérieur constate en effet que la moitié des employées (environ 10 millions de femmes ont un emploi) estiment recevoir la moitié ou les deux tiers d'émoluments d'un homme occupant le même poste. Il semble également que les responsabilités familiales qui leur incombent affectent leurs chances d'emploi. En 1989, près d'un million de femmes quittent leur emploi pour se marier et 368 000 l'ont fait pour cause de grossesse.
Cette même étude indique encore que 70% des postes féminins sont sous la tutelle d'hommes. Bien que beaucoup de femmes les transforment au-delà de l'emploi de bureau en « classe des colliers », l'appellation du groupe de femmes qui sont devenues des cadres supérieurs, les hommes occupent encore les postes de direction dans les usines et les administrations. Les directrices estiment encore assez difficile de percer le cercle fermé des décideurs masculins.
Mme Grace Yuan, qui s'est élevée de secrétaire à directrice, a acquis son savoir et sa compétence dans plusieurs entreprises. Elle n'a encore jamais vu aucune femme dans un conseil d'administration. Après dix ans de travail comme employée, Mme Yuan a monté sa propre maison de consultation. Elle a compris qu'elle ne concurrençait non pas les personnes aussi compétentes qu'elle, mais la gent masculine. Mme Yuan souligne que malgré la prise en compte des capacités de chacun, les services de personnel offrent aux hommes la priorité de chance pour la formation ou la promotion.
Il y en a beaucoup comme Mme Yuan qui, frustrées par le manque d'avancement offert aux femmes, quittent leur emploi pour lancer leurs propres affaires. Selon les chiffres de la commission d'Etat de la Jeunesse, la proportion des emprunts de lancement d'entreprise qu'elle a accordé aux femmes est demeuré stationnaire à 17% de 1986 à 1990. Les statistiques du Yuan exécutif (gouvernement) indiquent qu'il y a en 1988 plus de 30 000 petites et moyennes entreprises (PME) dont le propriétaire est une femme. Ces chiffres ne comprennent pas les entreprises non enregistrées.
Autrefois, seul le divorce ou le décès d'un mari plaçait brusquement l'ancienne épouse ou la veuve à la tête de l'entreprise. Aujourd'hui, de nombreuses femmes deviennent chefs d'entreprise de leur propre volonté. Pourquoi une femme quitterait la sûreté et la sécurité de sa famille et risquerait le désaccord conjugal pour se lancer dans les affaires? Pourquoi refuserait-elle les émoluments réguliers d'un emploi pour supporter le fardeau des prises de décision et la menace d'une faillite? Mme Yuan donne une réponse. Sa société de consultation Interplan fournit une assistance organisationnelle et une formation à celles qui désirent lancer leur propre commerce. Et de voir aussi quelques hommes parmi ses clients.
Beaucoup de femmes sont maintenant conscientes d'avoir elles aussi un potentiel de réussite dans les affaires. Ce qui les attache le plus est le désir de devenir financièrement indépendante, dit Mme Yuan. Un grand nombre de femmes veulent également contribuer aux revenus de leur famille, et avoir une affaire leur offre plus de souplesse. Ces femmes sont généralement toutes dévouées à leur mari et leurs enfants.
Elle souligne que la plupart des commerces tenus par des femmes ont rarement dépassé le stade embryonnaire. Ces affaires tenues par les femmes sont en général en rapport avec les femmes, comme les commerces dits romantiques, les maisons de thé, les cafés et les boutiques de fleurs. D'autres se sont orientées dans la publicité, le design, les relations publiques et les media. Et tous marchent fort bien.
Avant 1985, la majorité des femmes chefs d'entreprise avaient de 30 à 45 ans. Maintenant, elles sont un peu plus jeunes, précise Mme Yuan. On rencontre des patronnes de 25 ans, et on est étonné par l'enthousiasme et le sérieux qu'elles ont pour la conception de leurs affaires. Mais parfois, elles sont peut-être trop naïves.
Ce dynamisme est souvent entamé par les difficultés émotionnelles de la femme qui cherche justement un équilibre entre les besoins de sa famille et les responsabilités de son affaire. Beaucoup de Taiwanais préfèrent leur épouse au foyer pour y remplir ses devoirs d'épouse et de mère. Mais le haut coût de la vie à Taiwan a rendu indispensable le revenu de l'épouse. Les femmes mariées dont les émoluments du mari suffisent à nourrir la famille ressentent souvent un besoin de créer leur propre carrière ou affaire. C'est alors l'amour propre du mari qui en souffre. Mme Yuan cite l'exemple d'une patronne qui est très compétente dans la marche de son entreprise. Et si son époux lui demande alors de choisir entre sa profession et leur mariage, elle choisira bien sûr sa famille.
Le sexisme est aussi un fait au sein du gouvernement. Certains examens de la fonction publique sont réservés aux hommes, comme ceux des officiers du protocole et des diplomates. D'autres imposent des conditions assez discriminatoires pour les femmes par rapport à celles des hommes. A présent, moins d'un tiers des 540 000 fonctionnaires sont des femmes. Selon les statistiques de l'office de la Fonction publique, les femmes fonctionnaires ont en moyenne un niveau d'instruction plus élevé. 34% de ces femmes détiennent une licence contre seulement 28% chez les hommes. Cependant 1% de ces femmes sont détentrices d'une maîtrise ou d'un doctorat; c'est faible devant les 28% d'hommes qui ont le même grade universitaire. Les postes de haute responsabilité sont justement une vision du futur, pdes femmes fonctionnaires ne pourront devenir chef d'une agence de l'Etat.
La grande percée est la nomination de Mme Shirley Kuo comme ministre des Finances en 1988. Elle est ainsi la première femme à servir au cabinet ministériel. Appelée localement la « dame de fer » de Taiwan, Mme Kuo, soixante ans et mariée, possède une impressionnant bagage universitaire. Docteur en économie de l'université de Kobé (Japon), elle a parcouru un cursus universitaire remarquable à Taiwan et aux Etats-Unis avant de rejoindre le gouvernement en 1973 comme vice-présidente de la commission d'Etat de l'Economie. Elle en est actuellement la présidente et ministre d'Etat. Mais l'étoile brillante qu'est Mme Kuo peut-elle être suivie par d'autres femmes...
Le domaine de la politique appartient donc aux hommes. Au Yuan législatif (chambre des députés), il n'y a que 36 femmes députés sur les 242 députés. Très peu de femmes se dirigent vers cette voie, et la participation politique chez les femmes est encore très faible. Les féministes ont tendance à expliquer cette faiblesse dans la politique ou la direction d'organisme à la discrimination sexiste du grand public. La romancière Mme Chu Hsiu-chuan pense le contraire. Les femmes taiwanaises exprime généralement peu d'intérêt pour la politique. Comment blâmer la société ou le gouvernement à cause de ce boycottage des femmes? Mme Chu Hsiu-chuan est l'auteur d'un best-seller Femme de carrière qui décrit une Taiwanaise qui a tout : une carrière pleine de réussite et une vie de famille heureuse.
Ainsi, les femmes de l'ancien temps portaient peu d'attention à l'extérieur de leur famille. Mais cela a bien changé. Une étude du Yuan exécutif (gouvernement) effectuée en 1982 indiquait que seulement 20% des femmes de Taiwan participaient personnellement aux activités sociales de l'île. Mais en 1988, les statistiques du gouvernement provincial de Taiwan infirme ces chiffres. Près de 55% des volontaires aux services publics recrutés par ledit gouvernement sont des femmes.
Les femmes ont pris les choses en main et jouent un rôle plus agressif que les hommes dans le service public. La plupart des organisations privées actives sont uniquement composées de femmes, et leurs activités confirment leur centre d'intérêt pour les femmes et pour la société. Ainsi, la Fondation Eveil a lancé un programme nommé L'éducation par l'égalité des genres qui se destine à corriger le système éducatif loin de toutes les vieilles idées fondées sur le sexisme. La Fondation-syndicat des ménagères, qui comprend dix hommes parmi ses membres, est très dynamique dans la promotion de la prise de conscience de l'environnement. Et la Fondation des femmes modernes est partie en guerre contre l'industrie de la prostitution si répandue à Taiwan.
Autrefois, les activités d'organisations féminines se limitaient à l'aide aux femmes, ce qui procurait un avantage aux maris, explique Mme Hsu Shen-shu, de la Fondation-syndicat des ménagères. Les femmes sont maintenant différentes. Leurs objectifs dépassent le cadre familial pour embrasser les affaires sociales et leurs problèmes.
Selon Mme Chang Chueh, les femmes agissent quand un problème a besoin d'une solution. Il y a bien longtemps que le gouvernement s'est penché sur le contrôle des naissances. On avança que les femmes en étaient seules responsables. Toute la campagne ne fut pas entreprise pour le soulagement des douleurs de l'enfantement, mais pour résoudre le problème de la surpopulation de l'île.
Une fois de plus, on a fait appel aux femmes pour sortir de la pénurie de main-d'œuvre. Comme l'immigration de travailleurs étrangers pourrait causer des troubles sociaux, le gouvernement préférant les tenir au loin encouragea les femmes, en particulier les femmes au foyer qui n'avaient jamais travaillé et celles qui avaient cessé toutes activités professionnelles depuis quelque temps à rejoindre la population active. Les ménagères n'avaient jamais été auparavant les bienvenues dans le secteur industriel.
Huang Chung-hsin
Les coutumes locales sont encore tenaces.
Nulle part, l'idée que la femme était inférieure à l'homme n'est plus apparente que dans le code civil. Dernièrement, le gouvernement a annoncé que l'épouse étrangère d'un ressortissant taiwanais aurait immédiatement la nationalité taiwanaise. Mais les nouveaux règlements stipule que le mari étranger d'une ressortissante taiwanaise doit attendre trois ans d'avant d'obtenir la nationalité taiwanaise.
De plus, souligne Mme Chang Chueh, le code de la famille rend obligatoire à la femme le paiement des dettes de son époux, mais pas réciproquement. En réalité, beaucoup d'épouses ont effectué les peines de prison du mari qui s'est enfui à l'étranger. Le même code précise encore que le mari est le seul gardien légal des biens de l'épouse, qu'ils soient acquis avant ou après le mariage. Le divorce est très risqué pour la femme, car il la prive d'argent et de biens.
Cela peut être pire après le divorce, surtout si la femme ne peut subvenir à ses besoins. Le code du divorce ne requiert pas de l'époux le paiement d'une pension alimentaire, même s'il est la cause du divorce ou l'initiateur d'une procédure de divorce. Cela explique pourquoi beaucoup de femmes qui n'ont jamais travaillé choisissent après consultation d'un homme de loi de rester au foyer malgré un mariage malheureux. Les femmes divorcées risquent également de perdre leurs enfants si un divorce n'est rendu à l'amiable, comme c'est généralement le cas à Taiwan. Le même code du divorce stipule que la garde de l'enfant appartient à son père physique, fondé sur la tradition que l'enfant prend le patronyme de son père. Une femme divorcée n'est pas autorisée à demander le droit de visite.
Heureusement, ces lois iniques ont été corrigées en 1985. Mais la nouvelle loi ne protège que les droits et les devoirs de la femme mariée après 1985. Celle-ci peut conserver ses biens sous son nom et y prétendre en cas de divorce. Les biens communs peuvent être partagés équitablement entre les conjoints. Enfin, la femme ne portent plus aucune responsabilité des dettes contractées par son époux. Elle peut recevoir la garde des enfants en cas de divorce, mais seulement si le mari l'autorise. Il est intéressant de noter qu'après l'entrée en vigueur de ces nouveaux règlements, de nombreuses histoires se sont racontées dans la presse sur des maris malheureux qui ne pouvaient plus demander le divorce parce que leur femme détenait la plupart des biens conjugaux.
Il y a dix ans, le divorce était assez rare. Les précisions sur la garde des enfants, la responsabilité financière et le partage des biens n'ont alors pas reçu toute l'attention comme il l'est aujourd'hui. Un rapport de la direction des Affaires sociales du gouvernement municipal de Taipei précise que le taux de divorce s'est élevé à 3% en 1990, soit presque le double des chiffres de 1976 (1,8%).
M. Chai Sung-lin, professeur de démographie à l'université nationale central, déclare dans une étude sur le divorce qu'en 1990, un couple sur cinq à Taiwan (province) et un couple sur quatre à Taipei se sépare légalement. On s'attend à une augmentation de un couple sur trois avant 1999, finalement pour rattraper les taux de divorce de nombreux pays occidentaux.
L'incompatibilité d'humeur est souvent citée comme cause majeure de divorce. Maintenant que les femmes sont plus instruites et que beaucoup peuvent subvenir à leurs propres besoins, elles ne voient plus le mariage comme un ticket de couvert et logis pour la vie entière. On entend alors souvent si on propose le mariage, on y va, comme si c'était des balivernes. Elles sont moins enclines à avaler leur amour propre et pleurent les voies que leur mère et grand-mères ont dû prendre.
Une étude sur le divorce de la fondation La Vie affectueuse, une organisation toute orientée dans l'aide aux divorcées devant leur nouvelle destinée, indique que 95% des divorces de Taiwan sont causés par une « autre femme ». A Taiwan, une femme mariée ayant une autre liaison est rare, soit parce que l'épouse n'aime guère les liaisons extra-conjugales, soit que le mari perd tout son honneur si son épouse est convaincue d'avoir couché avec un autre homme. M. Huang Kuang-kuo, professeur de psychologie à l'université nationale de Taiwan, admet que l'infidélité des hommes est certes un problème grave, mais pas à être la cause de 95% des divorces. Cela semble une exagération.
Mme Chiu Hsiu-chuan explique qu'il est très facile pour un homme marié d'entrer en intimité avec des femmes autres que son épouse. La plupart des mariages taiwanais ne reposent pas sur de solides fondations d'amour, de compréhension et de confiance. Lorsque la tentation est forte sur le lieu de travail, peu de ces hommes y résistent. Mme Chu Hsiu-chuan, la quarantaine, mariée, a publié 24 romans bâtis sur l'amour taiwanais des temps modernes.
M. Huang Kuang-kuo désapprouve que beaucoup se marient sans amour réel bien que les mariages arrangés soient maintenant très rares. Il est assez dur de résister aux tentations faciles qu'on rencontre, même en dehors du lieu de travail. « Où peut-on voir autant de salons romantiques, demande-t-il. Il suffit de faire quelques pas dans les rues de Taipei. Il est impressionnant de voir tant de lieux comme les salons de coiffure, les cafés, les bars avec piano, les « motels », les « KTV » (karaoke television), les « MTV» (movie television) qui offrent toutes sortes de services à l'industrie de la prostitution. Dans certains quartiers de la ville, des pâtés de maisons entiers sont remplis d'établissements de prostitution. Taipei n'est pas le pire endroit. Si on descend dans le sud, comme à Taoyuan, Taïtchong ou Kaochiong, on sera ébahi! »
La violence dans les foyers est également une cause importante de divorce. M. Huang Kuang-kuo souligne que les épouses battues sont un problème latent à Taiwan, en particulier dans les familles où le mari est seul à décider. Mais cela ne fait que deux ans que la société a pris conscience de l'extension et la gravité de ce problème quand des refuges pour femmes frappées physiquement se sont ouverts. Depuis, on a rapporté plus de 600 cas, ce qui tend à démontrer que la violence dans les foyers est malheureusement un fait de la vie de famille à Taiwan.
Beaucoup ignorent le problème car aujourd'hui presque toutes les familles vivent en vase clos dans des appartements. Et ce qu'il advient à l'intérieur de chaque appartement est difficilement perçu. Dans le passé, les grandes familles regroupaient plusieurs ménages sous le même toit, et un mari irascible ne pouvait battre impunément son épouse.
Le divorce atteint également les jeunes couples. Selon le même rapport de M. Chai Sung-lin, la moyenne d'âge des hommes divorcés étaient de 33 ans, un âge compris à Taiwan pour être le début des crises de la moitié de la vie. Aujourd'hui, de nombreux époux qui divorcent tournent autour de 25 ans. Ce sont généralement les jeunes femmes qui demandent la rupture du mariage.
La société exprime peu de sympathie pour la femme divorcée. C'est une disgrâce, dit Mme Shih Chi-ching, fondatrice de La Vie affectueuse, qui en 1982 divorça et quitta ses deux fils après treize ans de vie conjugale; elle a aujourd'hui adopté un autre fils. La femme divorcée à Taiwan est généralement méprisée pour avoir échoué au mariage. C'est pourquoi, le problème émotionnel est plus intensément ressenti chez la divorcée que chez le divorcé. Elle souligne que le taux de divorce est beaucoup plus élevé que celui de remariage. Les Taiwanaises divorcées évitent de nouvelles relations avec les hommes craignant un autre échec, alors que les divorcés ont tendance à se remarier.
Mme Lee Yuan-chen, fondatrice de la Fondation Eveil, explique que la plupart des hommes se remarient sans nécessité. Ils ont l'habitude d'avoir une femme à nourrir, à vêtir et qui tient la maison et, lors du divorce, ils paniquent et s'affolent à la vue des enfants sans aide et sans mère.
Il n'est cependant pas si facile pour un divorcé de se remarier. L'argent et le pouvoir, selon M. Huang Kuang-kuo, est un avantage qu'il a sur la divorcée. Dans une société aussi matérialiste que Taiwan où tout ce qui finit par une rencontre est une sécurité solide et financière qui est une priorité suprême, l'argent tend à définir les relations entre l'homme et la femme. Malheureusement, la femme a des faiblesses d'ordre financier puisque l'homme détient l'argent qui le rend alors puissant.
Une conséquence du taux élevé de divorce de Taiwan est l'accroissement des hommes vivant en célibataire et, plus significatif, celui des femmes dans la même situation qui estiment que le mariage est trop risqué. Mme Grace Yuan a maintenant plus de 30 ans. Elle a largement dépassé l'âge moyen du mariage pour une jeune Taiwanaise (de 23 à 27 ans). Pourtant, elle ne projette pas encore de mariage à l'heure actuelle. Beaucoup de ses camarades d'université sont aujourd'hui divorcées. « C'est absurde, dit-elle. Et mon père de me dire : Tu fais peut-être bien de ne pas te marier. » Beaucoup de ces jeunes nobles, c'est le nom donné aux jeunes célibataires, ne voient nullement de nécessité au mariage. Mme Yuan a de nombreux amies de plus de 30 ans qui ne pensent pas du tout au mariage. Elles apprécient tant leur liberté qu'elles ne voient aucune raison de lier leur vie avec quelqu'un d'autre. Pourquoi se compliquer la vie, se demandent-elle.
Mais ce ne sont pas toutes ces jeunes nobles qui restent célibataires. Certaines ont été obligées de rompre des fiançailles jusqu'à pouvoir subvenir à une famille et acheter une maison. En 1988, la moyenne d'âge du mariage chez les hommes était de 26 ans et chez les femmes de 23 ans. Mais dans les années 90, le coût de la vie plus élevé a repoussé la date du mariage autour de la trentaine tant chez les hommes que chez les femmes.
Les pères sont plus proches de leurs enfants.
Ce n'est pas une faute de rester célibataire, dit M. Huang Kuang-kuo tout en précisant que les Taiwanais vivent encore dans la tradition qui dicte aux hommes de se marier afin de pouvoir perpétuer leur nom de famille et aux femmes que sans le mariage elle n'a pas de famille. Beaucoup croient toujours que la femme n'appartient pas au foyer de ses parents, mais bien à celui de son époux. Aussi, si elle est restée célibataire, à sa mort, elle devient comme une âme perdue dans l'autre monde.
Toutefois, à part ces préceptes, les hommes et femmes célibataires ont un besoin physique, dit M. Huang Kuang-kuo. C'est alors que commence la tolérance et la luxure. La société taiwanaise accepte déjà que les jeunes aient des relations sexuelles avant le mariage. Il n'y a pas de données tangibles puisque le sujet est tabou donc rarement débattu en public. Ce qui était autrefois une conduite interdite et appartenait seulement aux films de Hollywood est, comme le divorce, un phénomène courant de la vie. Souvent même, certaines gens vivent ensemble sans plus besoin de se cacher. Parfois, leurs parents, alliés et amis l'acceptent entièrement.
De sa perception de la tolérance et de la luxure, M. Huang Kuang-kuo tente une analyse. C'est assurément une société très matérialiste. La poursuite fanatique du confort matériel a créé des groupes d'esseulés en agitation. C'est un vide spirituel complet qui, en Occident, est comblé par la religion. Mais, à Taiwan, on recherche plus aisément le plaisir sensuel pour compenser ce vide de la vie. On enfreint alors les règles sociales qui n'autorisent pas le contact physique entre un homme et une femme hors du mariage. Ce vide absolu est fort bien exprimé par une jeune femme de 29 ans qui n'est pas encore mariée et poursuit une activité professionnelle. Elle avoue franchement avoir déjà eu des rapports sexuels sans avoir contracté le mariage. « Cela ne me fait rien d'avoir un copain, explique-t-elle. Et je ne suis pas la seule à penser ainsi. Il y a beaucoup de femmes qui, comme moi, désire satisfaire un besoin charnel sans justement tomber dans le piège de l'émotion. »
Non seulement les adultes, mais de plus en plus d'adolescents ont également franchi ces limites avec l'accès facile à la pornographie et l'intimité des salles de KTV ou de MTV où un couple peut chanter ou regarder un film dans une cabine meublée de sièges moelleux et sous une lumière ambiante.
En décembre 1990, le Centre de prévention des maladies vénériennes de Taipei, dans un sondage auprès de ses patients, a constaté que 33% d'entre eux ont eu lieu les premiers rapports sexuels quand ils étaient âgés de 15 à 19 ans, et près de 50% quand ils avaient entre 20 et 24 ans. Il est également intéressant que près de 33% ont effectué leur première expérience sexuelle avec une prostituée et le reste avec un ou une ami(e), un ou une camarade de classe ou de bureau.
Dans le même temps, la faculté d'hygiène publique de l'université nationale de Taiwan a publié une étude sur l'attitude de 5 000 élèves des lycées et collèges d'orientation professionnelle devant l'érotisme. Un grand nombre des 1 787 jeunes gens sondés, ne désapprouvent pas formellement les rapports sexuels avant le mariage. 65% prétendent qu'ils « pourraient accepter » une fille déflorée; 10% l'« accepteraient » et 40% sont sans opinion.
Les filles sont plus conservatrices. 25% des 3 213 jeunes filles sondées sont sans opinion, mais seulement 10% disent qu'elles « pourraient accepter » un garçon qui a déjà eu des rapports sexuels avec une autre. 26 jeunes filles admettent avoir été enceinte tandis qu'on dénombre 31 avortements.
Mme Elaine Sha, professeur de sociologie à l'université nationale de Taiwan en jette le blâme sur l'influence étrangère, notamment occidentale, et les mass media pour leur offense aux bonnes mœurs et pour la nouvelle tolérance envers la lubricité qui s'installe partout. M. Huang Kuang-kuo désapprouve et signale que la société taiwanaise a longtemps fermé les yeux sur le plaisir charnel hors mariage comme étant une activité sociale de l'homme. Il ne faut pas tout attribuer à l'influence occidentale.
Mme Hsu Shen-shu, de la Fondation-syndicat des ménagères, comme beaucoup de femmes, accepterait que les gens puissent avoir des rapports sexuels s'ils en éprouvent le besoin, pourvu qu'ils sachent se protéger. Malheureusement, elle constate qu'un grand nombre d'adultes et d'adolescents sont fort ignorants et prennent peu soin de leur protection pour autant que cela concerne la fornication. C'est alors que l'éducation sexuelle a terriblement échouée à Taiwan.
Ainsi, les grossesses et les avortements d'adolescentes sont devenus une banalité. Il n'existe pas de chiffres disponibles sur l'avortement à Taiwan puisqu'il est illégal; seule la femme mariée peut avorter avec le consentement écrit du conjoint. Le nombre de mères célibataires et d'enfants illégitimes est croissant. Mme Sha dit qu'il y a dix ou quinze ans, on ne comptait dans toute l'île que trois centres où les mères célibataires pouvaient accoucher. Maintenant, il en existe au moins plus de cent. Toutefois, selon le Centre des femmes de Taipei, sept organisations pour mères célibataires seulement sont régulièrement enregistrées, le reste l'étant sous le couvert d'institutions privées ou religieuses.
Beaucoup de gens se veulent croire que la confusion extrême des relations sociales entre hommes et femmes est inévitable et que Taiwan ne peut y faire exception. Mme Sha et la romancière Chu Hsiu-chuan insiste sur la conservation des vertus traditionnelles, la virginité au mariage en est une. Mme Chu Hsiu-chuan s'élève même contre la poursuite de l'égalité des droits : « Il suffit de penser un peu. Dans la société taiwanaise, le mari apporte l'argent au foyer et l'épouse en surveille la dépense. Cela n'existe pas dans la société occidentale. »
Mme Lee Yuan-chen, de la Fondation Eveil, considère différemment les temps qui changent. Ses idées et leur mise en action sont probablement plus agressives que celles de la plupart de ses contemporaines. Elle exige un traitement égalitaire de la femme à l'homme dans tous les domaines puisque la femme est capable de contribuer à la société. Elle entrevoit déjà des relations plus calmes entre les hommes et les femmes. Il ne s'agit pas de rivaliser avec l'homme, mais simplement de libérer la société de tout esprit sexiste, de voir l'homme et la femme agir en complémentarité. Elle estime que tous, hommes et femmes, devront s'arranger sur un terrain plus neutre dans leurs relations mutuelles.
Pendant ce temps, les organisations féministes, comme Eveil, La Vie affectueuse, Les Ménagères, et Femmes modernes, lancent un appel vigoureux aux députés pour reconsidérer et réviser quelques-unes des dispositions du code de la famille, des lois du divorce et du travail qui maintiennent de graves préjudices quant à la promotion personnelle et professionnelle de la femme. Bien que les demandes de ces organisations féministes soient loin d'atteindre l'ampleur des actions en force des mouvements féministes occidentaux, beaucoup de Taiwanaises continuent de les bouder avec quelque mépris et considèrent peu féministes et même menaçantes les manifestations, les colères, les pétitions et les expressions sur l'érotisme, le divorce et la femme qui sortent tous des principes traditionnels.
Il semble que des hommes voudraient être fin prêts à voir apparaître la femme forte. La direction des Affaires sociales du gouvernement municipal de Taipei envisage de créer ce qu'on appelerait l'« Institut des messieurs ». Il offrirait des programmes qui brosserait le Taiwanais moderne et lui enseignerait les moyens d'entrenir des relations avec son homologue féminin sur une base égalitaire et rationnelle.
M. Huang Kuang-kuo réserve sa conclusion. Il accueille volontiers ces changements mais reste sceptique quant au nouveau féminisme de la Taiwanaise et quant à quelques hommes vraiment affectés par la tradition qui a si longuement défini ces relations entre l'homme et la femme. Les traditions sont dures à périr!
Winnie Chang,
Photographies de Chuog Yuog-ho.
* Wou Tse-t'ien est le nom courant mais altéré d'un personnage historique trés controversé. Wou Tchao (625-705) est devenue à 13 ans dame du palais de l'empereur T'aï-tsong, ou Li Che-min, (règne 627-650) de la dynastie T'ang. A la cour, elle connaît Li Tcheu, le prince héritier, qui s'allache à elle. A la mort de T'aï-tsong, elle est recluse chez les bouddhistes, mais le nouvel empereur Kao-tsong (règne 650-683) l'en sort et lui rend ses titres. Dès lors, Wou Tchao use de tous ses moyens pour éliminer tous ses opposants. En 655, elle évince l'impératrice et épouse Kao-tsong à qui elle donne 3 fils et une fille. L'empereur, faible et malade, lui délègue dès 660 tout le pouvoir suprême. L'impératrice Wou en usera avec sagesse et gloire. Peu après la mort de son époux, elle dépose aprés deux mois de règne, son fils Li Tché, l'empereur Tchong-tsong, qui est exilé et le remplace par son autre fils Li Tan, l'empereur Joueï-tsong, pendant sept mois. En octobre 684, elle le dépose et l'exile également pour s'installer elle-même sur le trône sous le nom impérial de Tse-t'ien Ta-cheng houang-ti pendant 21 ans. Malgré cette usurpation, elle modifie en 690 le nom dynastique du pays en Tcheou, semant le doute sur ses ambitions. Mais elle rappelle son fils Li Tché créé prince héritier en 694, mettant ainsi fin aux querelles de palais. En 705, suite à une cabale de cour l'impératrice Tse-t'ien, âgée de 80 ans et malade, abdique en faveur de son fils Li Tché, ou Tchong-tsong. Elle s'éteint dix mois plus tard, en décembre 705. Elle est ainsi la seule femme, impératrice souveraine de Chine.
Probablement à cause de celle occupation unique du trône par une femme, les historiens chinois ont largement tenté d'effacer son règne et de salir sa mémoire. Son nom est très souvent omis des listes dynastiques, tandis que son règne est arbitrairement incorporé dans celui de Tchong-tsong. Or, elle fut intronisée empereur ef souverain, malgré une usurpation, en octobre 684, a formellement abdiqué en février 705 et, sous son règne, ses deux fils, empereurs déchus, ont été titrés prince de Lou-ling puis prince héritier (Li Tché) et prince de Siang (Li Tan). Ces authenticités conservées par ses propres descendants ne laissent aucun doute sur son règne.