Sur une affiche rouge à l’entrée du Centre communautaire de Changchun, à Huatan, dans le district de Changhua, sont calligraphiés les mots « Félicitations à Lin Li-chan, l’une des Dix jeunes personnes remarquables ! »
Née en 1977, Lin Li-chan [林麗蟬] est une Cambodgienne d’origine chinoise. Elle a figuré l’année dernière parmi les Dix jeunes personnes remarquables de Taiwan – et elle est la première immigrée à avoir eu cet honneur.
Ce prix n’a rien changé à sa façon de vivre : elle continue de balayer les rues de son quartier tous les samedis et dimanches matins en compagnie de son mari Xie Shui-jin [謝水金] et d’une dizaine d’autres villageois de Huatan. Les corvées de nettoyage de la voie publique terminées, elle se rend à Yuanlin, la ville la plus proche, pour y suivre des cours d’informatique avec d’autres immigrées venues d’Indonésie, de Thaïlande et de Chine continentale. La jeune femme est très concentrée durant les cours et n’hésite pas à lever la main lorsqu’elle a un doute. « Monsieur, j’ai une question ! »
Cela fait 18 ans aujourd’hui que Lin Li-chan s’est mariée et est venue vivre à Taiwan. Après avoir appris le chinois sur le tas, elle a obtenu un diplôme universitaire du premier cycle en esthétique à l’Université Chienkuo de technologie et suit aujourd’hui des études de second cycle à l’Université nationale Chi Nan. Elle mène de front ses études et ses activités sociales au service des nouveaux immigrants et des personnes âgées vivant dans les villages reculés des environs. « Je veux prouver que le meilleur moyen d’éliminer les barrières et la discrimination est d’interagir avec les autres », dit-elle.
Mariage mixte
Dans son poème « Mariage au sucre de palme », qu’elle a présenté au concours de poésie organisé par le service de la culture de la mairie de Taichung en 2012, Lin Li-chan parle de son mariage transnational et dit combien sa mère lui manque : « Le sucre de palme ramené d’Angkor Vat par ma mère / évoque ma nostalgie. / Un palmier épanoui de vingt ans qui attend de se marier. / Le taro provenant de la ferme familiale de mon mari, béni par la déesse Mazu / est ce qui nous tient tous réunis. / Le mariage a été fixé par notre karma des siècles passés. »
Lin Li-chan ne savait même pas où était Taiwan lorsqu’elle s’est mariée. Sa famille vivait à Phnom Penh où son père, un homme d’affaires, avait plutôt bien réussi. Mais il est décédé dans un accident de la circulation alors qu’elle était encore au lycée, et la fortune de la famille a progressivement fondu. Par l’entremise de sa mère, Lin Li-chan a rencontré Xie Shui-jin. Ils se sont fiancés, et c’est seulement à ce moment-là qu’elle a commencé à apprendre le chinois en regardant des séries télévisées taiwanaises.
Lin Li-chan a épousé son amoureux taiwanais en 1997. Avant d’arriver à Taiwan, raconte-t-elle, elle imaginait que l’endroit serait parsemé de magnifiques demeures… Mais la réalité ne correspondait pas vraiment à ce qu’elle avait vu dans les séries télé taiwanaises… Tout de suite, elle s’est mise à travailler aux côtés de son mari dans l’entreprise familiale, préparant les repas pour les employés.
La jeune femme se souvient qu’au départ, elle trouvait les gens très gentils, mais c’était avant qu’elle commence à réellement comprendre ce qui se disait autour d’elle. Son chinois progressant, elle s’est aperçue qu’on racontait derrière son dos qu’elle avait été « achetée ». « Un jour, des voisins m’ont même demandé combien mon mari avait payé. »
Elle aurait voulu pouvoir se confier à ses amies venues du Cambodge comme elle pour suivre un époux taiwanais, mais elle craignait que toutes ces histoires ne prennent trop d’importance dans ce petit village aux mœurs assez conservatrices. Lin Li-chan a connu quelques moments difficiles. « Je rêvais souvent de mon père et de ma ville natale au Cambodge. C’était des rêves si réalistes, alors que la réalité ressemblait à un rêve. »
En 2004, une infirmière qui travaillait dans un cabinet médical des environs lui demanda si elle voulait bien lui servir de modèle pour préparer son examen de cosmétologie. Pour la première fois, dit Lin Li-chan, elle réalisa qu’elle pouvait aider les autres, et cela eut un effet bénéfique radical sur sa confiance en elle. Elle commença à sortir davantage, à rencontrer des gens. Elle suivit une formation d’esthéticienne et obtint son certificat professionnel. Elle trouva même le temps de travailler bénévolement à l’école que fréquentait son fils.
Surmonter les discriminations
Lin Li-chan avait beaucoup souffert de la disparition soudaine de son père, et elle se promit qu’elle serait toujours là pour protéger ses enfants. Lorsque ses enfants furent scolarisés, pendant la première semaine, elle resta tous les jours devant la porte de l’école, prête à intervenir s’il se passait quelque chose. L’enseignant finit par la convaincre qu’elle n’avait rien à craindre et qu’il n’était pas nécessaire qu’elle monte la garde ainsi.
Mais elle ne parvenait pas à surmonter son anxiété. Un jour, une autre maman d’élève qui faisait du bénévolat à l’école la découvrit en pleurs et suggéra qu’elle aussi vienne donner un peu de son temps pour la vie de l’établissement. Comme ça, elle pourrait apercevoir ses enfants et faire quelque chose pour eux. Lin Li-chan vint donc donner un coup de main sur une base régulière. Encouragée par les autres mères de famille, elle accepta même de venir raconter des histoires aux plus petits, et ce malgré son chinois encore hésitant.
Les enfants sont cependant parfois cruels sans le savoir, et ils n’hésitaient pas à se moquer de son accent et à lui poser des questions embarrassantes. « Vous êtes une épouse étrangère ? » « Qu’est-ce que vous avez dit ? J’ai rien compris ! » La semaine suivante, elle apporta des petits cadeaux pour les élèves et inventa un jeu dans lequel ils devaient imaginer avec quels caractères chinois écrire le nom du Cambodge. Rapidement, les remarques désobligeantes laissèrent la place à une saine curiosité sur un pays inconnu.
Mais ses propres enfants posaient eux aussi des questions difficiles. Sa fille lui demanda par exemple si elle était allée à l’école, là d’où elle venait. Bien décidée à ne pas faire honte à ses enfants, et aussi à se prouver qu’elle en était capable, Lin Li-chan décida de reprendre ses études. Elle passa avec succès l’examen d’entrée au programme de Sciences esthétiques de l’Université Chienkuo de technologie.
Le fait d’avoir à communiquer avec la cinquantaine d’autres étudiants de ce programme, pour beaucoup nés dans les années 90, a été bénéfique à sa maîtrise du chinois mandarin. Surtout, lorsqu’elle a participé, avec ses camarades d’étude, aux tournées bénévoles dans les villages isolés pour offrir des coupes de cheveux aux personnes âgées, Lin Li-chan a réalisé combien il pouvait être gratifiant d’aider son prochain. « On pense à autre chose que soi-même, on oublie les disputes qu’on peut avoir eu avec son mari, et on découvre qu’on a d’autres talents que celui de s’occuper des enfants et de faire la cuisine. »
Lin Li-chan (à d.) est très impliquée dans la vie communautaire. (PHOTO AIMABLEMENT FOURNIE PAR LIN LI-CHAN)
Travailler pour la communauté
Quand elle coupait les cheveux gratuitement, Lin Li-chan a aussi été témoin des problèmes rencontrés par d’autres femmes immigrées vivant comme elle à la campagne, en matière d’éducation des enfants et d’adaptation à la vie et aux coutumes locales. C’est comme cela qu’en 2011, elle a pris la tête d’une trentaine d’« épouses étrangères » qui ont fondé l’Association de développement et de communication pour les nouveaux immigrants de Taichung, laquelle a pour mission d’aider ces femmes lorsqu’elles se retrouvent isolées ou vulnérables pour diverses raisons.
Au départ, les efforts de Lin Li-chan n’ont pas été particulièrement appréciés par son entourage. « Occupe-toi donc d’abord de tes enfants ! », lui dit même une amie. Mais c’était sans compter sur son enthousiasme et son énergie. « Dans toute société, s’il n’y a qu’une ou deux personnes qui prodiguent le bien, ce n’est pas suffisant. Mais si tout le monde apporte sa contribution, alors la société devient meilleure parce que toutes ses composantes sont liées entre elles. »
Il y a deux ans, une femme originaire du Cambodge qui avait épousé un Taiwanais, puis divorcé, est décédée dans un accident de la route. Son ex-mari n’était pas disposé à s’occuper des funérailles, et Lin Li-chan a été sollicitée pour prendre contact avec la famille de la victime au Cambodge. Cette expérience a été un révélateur pour Lin Li-chan qui a compris que même aujourd’hui, et malgré les progrès considérables réalisés ces dernières années, les femmes immigrées pouvaient se retrouver dans une situation difficile au sein de la société taiwanaise.
Voyant qu’elle voyageait constamment entre Taichung et Changhua pour l’association, son mari lui a suggéré de prendre du recul et de passer plus de temps au village. Elle a alors été embauchée par l’Association de développement communautaire de Changchun. Puis elle a trouvé un local vide et a obtenu qu’il soit mis à la disposition des anciens élèves de l’Université Chienkuo de technologie ainsi que des femmes immigrées vivant dans les environs. Lin Li-chan s’est ensuite démenée pour qu’on leur donne des livres, et le local dispose aujourd’hui d’une collection de 10 000 ouvrages. On y organise aussi des cours de calligraphie et des conférences sur des thèmes comme la thérapie musicale – tout cela pratiquement sans aucune subvention. « Le savoir enrichit les pauvres, et il permet de surmonter les discriminations », dit Lin Li-chan.
Dans le cadre des activités de la Journée de la femme, l’association a décidé d’exposer des costumes traditionnels des divers pays dont sont originaires les immigrées vivant dans les environs. Mais Lin Li-chan n’a pas oublié les anciens du village et leur a demandé de sortir de la naphtaline leurs propres tenues traditionnelles. Elle a aussi créé un club du livre d’images pour les personnes âgées. En effet, beaucoup d’entre elles, en particulier les vieilles dames, n’ont pas fait d’études, voire sont illettrées. Ces livres permettent d’évoquer le passé avec elles et de les faire parler de leur jeunesse. « La défense de la diversité ne doit pas concerner que les immigrants, mais aussi toutes les cultures de Taiwan », dit-elle.
Se prouver des choses à soi-même
Il arrive encore que Lin Li-chan bute contre une certaine intolérance, comme quand elle a monté un dossier pour demander une subvention aux autorités du district pour le travail éducatif réalisé au profit des nouveaux immigrants des environs. Le fonctionnaire indélicat qui s’est occupé de son dossier lui a ri au nez. « Vous croyez que vous allez faire mieux que les Taiwanais ? »
Vexée qu’on ne reconnaisse pas ses compétences, elle a décidé de suivre une formation en travail social à l’Université Providence, en se disant que si elle avait un diplôme universitaire, personne ne pourrait plus lui répondre sur ce ton. En 2013, elle a été admise en programme de master en gestion des organisations à but non lucratif, à l’Université nationale Chi Nan.
Cette constante quête du développement de soi et cette volonté d’aider les autres font l’admiration de son mari et de sa belle-famille. Sa belle-mère, qui n’a pas toujours été tendre avec elle, fait aujourd’hui les louanges de Lin Li-chan, disant à qui veut l’entendre qu’elle est plus efficace que le président de la République. Et si les enfants issus des mariages mixtes ont tendance à craindre d’être étiquetés comme « différents », ceux de Lin Li-chan sont fiers de présenter leur mère à leurs camarades : « Ma mère vient du Cambodge ! » Son mari, qui au départ n’était pas très intéressé par le bénévolat, est aujourd’hui lui aussi très engagé au service de ses concitoyens. Lin Li-chan est devenue un modèle cité en exemple par beaucoup de femmes des environs à leurs brus étrangères pour les encourager à s’impliquer dans la vie de la communauté.
Si les premières années ont été difficiles pour Lin Li-chan, elle se dit pleine d’optimisme. Elle a maintenant toute la confiance en elle nécessaire pour affronter toutes les situations et combattre les préjugés contre les immigrants.