libre : Les Chinois ont-ils une mythologie?
Wang Hsiao-lian : Tous les peuples ont leur mythologie. On peut remarquer des coïncidences intéressantes entre les diverses cultures : l'Illiade et l'Odyssée des Grecs, le Rigveda(1) des Hindous, des Hébreux et le Livre de poésie [Shi Ching 詩經] des Chinois datent en gros de la même époque. En Chine comme ailleurs, la mythologie est la source première de la littérature.
Il a été dit que les Chinois n'avaient pas de mythologie parce qu'ils manquaient d'imagination. C'est tout à fait faux. ancienne avait, comme les autres civilisations antiques, des mythes expliquant l'origine du monde. Cependant, pour des raisons politiques ou sociales, la mythologie chinoise a par la suite souvent été assimilée à un contrat politique ou moral, comme dans le Shang Shu [尚書] ou le confucianisme; ou elle s'est mêlée à la philosophie religieuse, comme dans le Lao tzu [老子], le Chuang tzu [莊子] et le Huai Nan tzu [淮南子] par exemple. La mythologie fait aussi quelques apparitions dans les annales des dynasties, qui mélangent parfois mythes et faits historiques.
Quel rôle la mythologie a-t-elle joué dans le développement de la civilisation chinoise?
L'Histoire chinoise nous montre qu'une des fonctions des mythes est d'asseoir le pouvoir royal. Une interprétation personnelle permet au roi d'utiliser la mythologie pour légitimer et ensuite renforcer son pouvoir. C'est ainsi que le même mythe a des dénouements différents selon les besoins de la dynastie qui l'interprète. A chaque révolution politique, le nouveau pouvoir a tendance à s'aider d'un mythe pour consolider son autorité et mettre en place un système de transmission héréditaire du pouvoir. C'est pourquoi, bien souvent, le fondadeur d'une nouvelle dynastie a des origines mystérieuses ou extraordinaires. L'histoire chinoise est saturée de terminologies faisant référence à la providence, comme « la mission confiée par un dieu », « le mandat du ciel » ou encore « accepter la charge du peuple pour obéir à la volonté céleste ». On a pu assister à une renaissance de cette mythologie « hypnotique » dans les années 60 : en Chine continentale comme à Taiwan, l'on rendait un véritable culte à un chef d'Etat considéré comme le Grand timonier de la nouvelle Chine pour l'un et le Sauveur de la patrie pour l'autre.
Originaire du fin fond de la région montagneuse allant de la Mandchourie à la Sibérie, le peuple mandchou révérait le Dieu de la Montagne, représenté sous la forme d'un fauve féroce.
Comment le confucianisme se positionne-t-il par rapport à la mythologie?
Le confucianisme est une école de n'accepte pas ce qui est contre après la dynastie Han [漢朝], pour renforcer son pouvoir, le roi accepte le confucianisme, car celui-ci pose l'obéissance sociale et une culture monolithique comme enseignements de base. Deux mille ans de domination confucéenne ont sérieusement entravé la diffusion des autres pensées existant alors, telles que celles contenues dans les grands classiques : le Lao tzu [老子], le Chuang tzu [莊子], le Mo tzu [孟子], et le Han Fei tzu [韓非子] par exemple. Dans le système de pensée confucéen, le mythe est une fiction inutile créée par la première société, et il risque de remettre en cause l'ordre social. Donc, pour contrer la mythologie, qui existait bien avantlui, le confucianisme l'a intégrée dans l'ordre social. Par exemple, le dieu aux quatre visages mentionné dans la mythologie a été interprété comme un « saint roi » qui, placé au milieu de , gouverne « les quatre coins du royaume ». Autre exemple, le dieu Kuei [夔] : ce personnage solipède mythique est considéré comme un grand dirigeant, ayant de nombreux mérites.
Dans ce processus d'assimilation, l'école confucéenne a étouffé la créativité culturelle; la mythologie a donc été obligée de trouver refuge dans la religion populaire.
Comment interpréter la mythologie dans la société moderne?
Dans la société moderne, qui accorde une importance primordiale au pragmatisme, la mythologie est comme un rite d'une ancienne religion. C'est un fossile vivant. Elle nous dirige sans que nous en soyons conscients. Elle est présente dans la vie de tous les jours et dans les événements particuliers. Pendant la campagne électorale, par exemple, on a vu certains candidats prêter serment aux dieux ou sacrifier un coq vivant devant un autel. Les rites pour invoquer la pluie s'exécutent encore officiellement comme au temps de nos ancêtres, il y a quatre mille ans. L'on prie encore les dieux pour demander le bonheur et la chance en dépit des progrès de êtres humains ont tendance à retourner mentalement à la société originelle, qui est marquée par la sorcellerie et le pouvoir des mythes.
A l'époque des Royaumes combattants, pour éviter les guerres sanglantes accompagnant toujours la passation du pouvoir, les fidèles de Confucius et de Mo Tzu ont rappelé aux dirigeants une conception inspirée de la mythologie, appelée Shan Jang [禪讓], qui implique la cession du pouvoir à un membre extérieur à la famille régnante. Je ne veux pas dire que la mythologie permette d'éviter les troubles; c'est un couteau à double-tranchant. On voit par exemple que sous le prétexte de respecter cette coutume de Shan Jang, les trois rois sages (Yao 堯, Shun 舜 et Yu 禹), qui étaient à la tête de monarchies éclairées louées par Confucius, ont impitoyablement persécuté les étrangers. Ils s'estimaient dotés du pouvoir de juger le bien et le mal.
La mythologie est omniprésente dans toutes les sociétés. Dans la mythologie judéo-chrétienne, Yahvé représente le pouvoir absolu, comme Zeus dans la mythologie grecque et le dieu du Soleil au Japon. Le communisme quant à lui s'est construit une autorité absolue d'essence quasi-mythologique. A ce titre, la révolution culturelle est une concrétisation du culte de la personnalité entourant Mao, qui poussait les Chinois à l'hystérie collective. Mao était considéré comme un homme-dieu, alors qu'il n'était en fait qu'un grand sorcier, comme Lénine et Staline.
Peut-on parler d'une mythologie cosmopolite?
La mythologie chinoise fait partie de la mythologie mondiale. Elle a autant de particularités que de points communs avec les autres mythologies du monde. Elle n'a pas reçu beaucoup d'influences occidentales, mais en revanche elle s'est répandue dans d'autres pays d'Extrême-Orient comme le Japon et , de même qu'en Asie du Sud-Est. La culture chinoise s'est exportée, mais les échanges culturels se sont faits dans les deux sens. Ainsi, la mythologie chinoise est en osmose avec la mythologie des peuples voisins. Il faut plutôt parler d'une culture avec des faisceaux multiples, grâce aux apports d'une cinquantaine de peuples différents, de traditions différentes, qu'il s'agisse par exemple d'agriculteurs, de nomades, de bûcherons ou de pêcheurs. En fait, dans cette culture unifiée, chaque sous-groupe culturel a ses particularités.
Quelle est la fonction de la mythologie dans une société qui ne croit qu'en la science et en l'utilitarisme?
La mythologie, c'est le rêve et l'inspiration d'un peuple. C'est un inconscient collectif, composé de réalité et d'imagination. C'est la berceuse d'un peuple. Bien que les hommes soient différents par la race, la langue, la physionomie ou même les modes de pensée, pour reprendre la métaphore de la berceuse, l'on peut dire que toutes les berceuses du monde recueillent l'amour maternel passé de génération en génération. Dans la mythologie occidentale, on parle des conflits entre les dieux et les mortels. La mythologie chinoise pour sa part nous raconte la symbiose entre l'homme et la nature. Cette symbiose appelle les peuples à s'entendre entre eux et à respecter la nature.
Propos recueillis par Juang Chao-chin
Photos fournies par Wang Hsiao-lian
(1) Le Rigveda, un recueil d'hymnes, est l'un des quatre grands textes védiques réputés révélés par Brahma, et qui forment la base du brahmanisme
Né en 1942 en Chine, dans la province du Shandong, Wang Hsiao-lian a grandi à Taiwan. Il a obtenu un doctorat à l'université d'Hiroshima, et vit au Japon depuis une trentaine d'années.
Le professeur Wang est auteur de plusieurs ouvrages, dont La mythologie chinoise [中國神話故事], Mythologies et croyances du peuple Han [中原民族的神話與信仰], Les relations entre la mythologie et le roman [神話與文學] et Mythologie de la genèse chez les peuples minoritaires de [東北,西南族群及其創世神話].