01/06/2026

Taiwan Today

Taiwan aujourd'hui

Sortons du boudoir

01/07/1991
Chen Ping-hsun La littérature contemporaine chinoise s'ouvre sur un champ immense à exploiter.

 

Ce texte est extrait de la version, originale chinoise Hors du boudoir, du chapitre intitulé A propos des femmes écrivains et de leurs ouvrages, comprise dans le recueil d'essais de l'auteur Les larmes de dix mille ans paru en 1990 aux éditions Elite (Taipei). La Chine libre exprime ses remerciements au professeur Chi Pang-yuan et à son éditeur d'avoir autorisé cette traduction française dans notre rubrique sur la littérature taiwanaise.

Même les hommes habitués à la littérature de boudoir ont été choqués et irrités par l'œuvre de Li Ang. Les femmes sont aussi fâchées des images féminines qu'elle a ainsi décrites. Cette femme délicate avait écrit son premier roman Saison des fleurs quand elle avait 17 ans. Quelques années plus tard, elle affronta une avalanche de critiques pour sa nouvelle Sans printemps qui dépeint la première expérience sexuelle d'une jeune fille qui, en même temps, découvre l'amour et le désir. Puis suivirent plusieurs nouvelles sur Loukang* où les personnages passent leur vie comme des ombres dans le climat lourd mais décadent de la vieille ville. Cette vie contraste vivement avec celles des personnages modernes d'autres œuvres de Li Ang. Est-ce peut-être ce que l'auteur cherche justement à exprimer.

Ses deux recueils de nouvelles brèves, Chants confus et Mondanités furent publiés avant ses 24 ans. Dans la préface d'une réédition d'un autre recueil de nouvelles brèves, Leurs larmes, Li Ang écrit que toutes ses histoires devraient avoir pour titre unique « Les mondanités » puisque toutes concernent les femmes et explorent leurs maintes préoccupations sur la croissance, l'amour, le sexe, la société et leurs devoirs. Les quelques premières nouvelles de l'ouvrage parlent du chaos, du désespoir et de la lutte. Mais les plus récentes étalent manifestement les autres issues que la femme peut prendre pour quitter ce monde étroit de l'amour et de la haine et participer activement à la solution des problèmes de la société.

Li Ang a elle-même pris part à de nombreux mouvements sociaux, et Leurs larmes reposent sur son expérience dans le secours aux mères célibataires. Après des études secondaires, elle partit aux Etats-Unis où elle obtint une maîtrise en art dramatique. Elle revint pour enseigner et se mit à écrire dans la rubrique Opinion de femme du quotidien Tchong-kouo Che-pao (sous titré The China Times), de Taipei. Son opinion était invariablement équilibrée et au fait de l'actualité. Elle a alors écrit : « Après trois ans de participation active aux causes sociales, je crois devoir écrire ces nouvelles pour contribuer de mon mieux à la société. » Elle rédigea de nouveau une vieille histoire, La femme qui a tué son mari, qui a gagné le prix littéraire du Lien-ho Pao (sous-titré United Daily News), de Taipei, dans la catégorie Nouvelles. A l'annonce du prix, le titre fut modifié en La femme du boucher, comme le jury l'avait suggéré. Une version filmée est sortie plus tard et a attiré beaucoup de monde.

Dans la préface de l'ouvrage, Li Ang explique sa motivation de la nouvelle qui s'inspire de celle de Chen Ting-shan, Le meurtre de Tchang-tcheou, elle-même incluse dans le recueil des Vieilles histoires de Tchouen-cheng. [Tchouen-cheng est une autre dénomination de Changhaï.] En fait, l'histoire se fonde sur un véritable crime dont le lieu a été déplacé à Loukang, et le temps, sous l'occupation japonaise. Ainsi, Li Ang a simplement voulu pénétrer les relations entre hommes et femmes et exposer le rôle et le statut de la femme dans la société traditionnelle.

Bien sûr, peu importe si l'auteur était solennelle ou compatissante lorsqu'elle a écrit sa nouvelle. Il n'empêche qu'elle a blessé et surpris beaucoup de gens, d'autant plus que l'auteur d'une telle histoire sanguinaire et à sensation est une femme. Parfois on se demande : si le titre avait été « Désespoir », ne lui aurait-on pas pardonnée? L'intrigue de la nouvelle soigneusement tramée et les descriptions tiraillées dévoilent l'histoire d'une pauvre jeune fille abandonnée, forcée par la faim et la violence à un choix désespéré. La soumission, la mendicité et la prière ont toutes échoué. Il n'y a plus d'issue. Aussi, par une nuit, sous un pâle clair de lune, elle s'enferme dans l'unique solution du couteau de boucher. L'histoire dépeint en fait un désespoir sordide. Pourtant, les nombreux lecteurs de l'ouvrage ne semblent avoir été attirés que par la violence et le sexe troublants pour négliger la profonde tristesse du faible cri de cette fille. Mais on s'interroge : si l'auteur avait été un homme, y aurait-il eu tant de critiques, tant de gens choqués?

Les ouvrages de femmes écrivains de ces cinq ou six dernières années peuvent se décrire comme « une éclosion de pousses de bambous après la pluie printanière ». La pluie représente sans nul doute les pages littéraires des grands journaux. Il convient d'ajouter que les prix littéraires annuels du Tchong-kouo Che-pao et du Lien-ho Pao, ainsi que les palmarès littéraires Tchong-chan (Sun Yat-sen) et Wou San-lien décernés par deux fondations privées, ont beaucoup fait pour l'encouragement des jeunes écrivains. Même si beaucoup d'entre eux disparaissent après quelques ouvrages, ces prix ont quand même récompensé ce qu'il y avait de substantiel et qui continue de se multiplier fortement. La plupart de ces romancières remarquables ont la trentaine ou la quarantaine, et on peut encore espérer d'elles de meilleurs ouvrages, car elles sont pleines de talent et si dévouées aux lettres.

Aujourd'hui, Taiwan est assez différente d'il y a 10 ans. Avec la prospérité croissante, le matérialisme et l'hédonisme imprègnent plus profondément toutes les couches de la société. Les sentiments d'aliénation ne sont plus rares. La plupart des femmes s'aventurent maintenant « hors de leur cuisine » et prennent un emploi. Et cet accroissement de leur indépendance se fait au détriment de leurs attaches amoureuses ou maritales. C'est cette confusion dans la société, en général, et chez les femmes, en particulier, que la jeune génération de femmes écrivains, notamment les romancières, désire saisir et exprimer sans s'attarder sur les moyens et les techniques modernes comme le faisaient il y a dix ans encore leurs prédécesseurs.

Yuan Chiung-chiung est une autre femme de lettres proéminente dont la nouvelle brève sur une divorcée, Horizons personnels, a conquis le prix littéraire 1980 du Lien-ho Pao. Le divorce n'est pas un sujet courant dans la littérature contemporaine. Ici, l'héroïne, Tching-min, est difficile à comprendre. Toute la préparation du divorce est assez curieuse. Tching-min se croyant un être étranger auprès de Liang-san, son époux, explique son désir de s'en séparer. Elle aura au moins atteint son but, certes toute déconvenue, mais au meilleur moment de sa vie...

Tching-min est ainsi contrariée que ses larmes aient altéré son maquillage. Il n'est pas bon qu'on la voit aussi enlaidie lors de la confrontation, pense-t-elle. Après le divorce, elle aura lutté quatre ans dans le monde extérieur avant de devenir une femme qui a retrouvé toute sa confiance en elle, notamment lors des rencontres avec son ancien mari et la nouvelle épouse de ce dernier. Tching-min la considère avec sympathie. Bien sûr, cette femme a pris sa place au côté de Liang-san, mais, malgré quelque mélancolie, elle est résolument contente d'être ce qu'elle est devenue. A la fin, Tching-min s'affirme, comme le ferait remarquer un observateur, car elle est toute différente. En effet, elle est vraiment devenue une femme indépendante et alerte.

Presque toutes les intrigues des nouvelles de Yuan Chiung-chiung sont implicites. La description des personnages est assez simple, les dialogues sont brefs, tout le reste n'est qu'action. Le style est souvent tracé sans émotion. Comme elle le dit dans un essai, Le moi actuel, écrire est un art, aussi rédige-t-elle ses nouvelles avec entrain. Elle sait où commencer, où finir lors de la distribution des paragraphes ou la rédaction d'une scène très touchante. Très objective, elle évite toujours de s'y incorporer.

Il est difficile de rattacher cette femme sensible et universelle qui a écrit des essais, tels que Soucis du siècle ou A l'aise, à ,cet auteur dépourvu de son moi. Peut-être est-ce en tentant vraiment de s'oublier qu'elle peut ricaner ou tout au moins exprimer avec cynisme son caractère? Mais si la nouvelle Horizons personnels et le roman Entre deux sont les véritables portraits de l'actualité, dans quelle époque abjecte sommes-nous!

Hsiao Sa avait également 17 ans quand elle publia son premier ouvrage; elle a aujourd'hui la trentaine et a déjà édité cinq recueils de nouvelles brèves, un petit roman et quatre gros romans. On ne s'attardera pas sur l'ampleur de son œuvre qui ne prouve que le sérieux de ses écrits. Ses personnages se cherchent et se réconfortent tandis que l'auteur développe des thèmes de la vie urbaine dans des histoires qui sont également toutes dépourvues de son moi. L'analyse que Hsiao Sa exprime dans ses écrits est imperturbable. Ainsi, dans le roman Nuits diurnes, elle emprunte la technique d'un réalisateur de film qui aurait utilisé un filtre bleu pour « rendre nocturnes » des scènes tournées pendant la journée. Il semble qu'elle use d'un tel filtre invisible pour observer les allées et venues des gens en ville pendant la journée et exposer leur vie singulière, aliénée et cachée sous un voile d'animation et de prospérité. L'effet est assez surréaliste.

Peut-être est-ce parce qu'elle n'a pas voulu se limiter aux personnages féminins que Hsiao Sa a osé trois autres thèmes. Le premier est l'inconsistence en amour et dans la vie conjugale des femmes indépendantes. Le second est l'incertitude et la préoccupation des hommes devant les rivalités dans la société moderne. Le troisième est la banalité, la vacuité et parfois la corruption de la vie menée par des hommes et des femmes bien nantis. Ses héroïnes ont généralement de bonnes intentions, mais ne peuvent s'adapter. Elles semblent indépendantes, mais sont en réalité bien dépendantes de leurs relations avec les hommes. Elles sont indécises sur le mariage et sont incertaines sur ce qu'elles désirent d'elles-mêmes.

L'héroïne de Promise au mariage est le type favori de Hsiao Sa. Chaque jour, elle lit des articles sur les soins de beauté, la mode et l'éducation des enfants sans aucune ambition, initiative ni même intérêt. Mais la pression de la famille la force à succomber, et le mariage devient l'unique issue. Par ce mariage, notre héroïne croit s'engager dans un « compromis ridicule ». Elle décide alors de prendre une autre voie. En fin de compte, elle retourne vers l'homme avec qui elle s'est mariée et connaît l'amour. Le lendemain, elle l'abandonne pour prendre un travail.

Chung Yung-ho
L'indépendance de la pensée a lancé une mode : une vision de la Taiwanaise moderne.

La chute des feuilles peut se considérer comme une suite logique de Promise au mariage. L'héroïne, Peï-fang, rencontre enfin M. Bellâtre, mais il manque beaucoup de sensibilité, même pendant leurs noces. Il ne s'occupe que de ses plantes, et rien d'autre. Il ne lit même jamais. Par une nuit sans sommeil, Peï-fang va dans la cuisine y faire bouillir de l'eau. Puis, elle se dirige vers l'entrée de la maison; les mains tremblant, elle verse l'eau bouillante sur les plantes vertes. Cette audace est terrible. Quel est donc ce cœur cruel qui fait qu'une femme détruit son mariage par un acte aussi simple! En fait, Hsiao Sa a créé beaucoup de types de femmes pitoyables ou détestables qui se prétendent auto-suffisantes, tout en restant si attachées aux hommes. L'auteur sympathise-t-elle avec elles, les raille-t-elle ou bien tente-t-elle de leur faire comprendre leur condition...

Peu de nouvelles rédigées par des femmes décrivent des personnages masculins. Hsiao Sa en a publié avec succès, lesquelles évoluent autour des hommes, comme Mon fils Han-cheng ou Professeur, prenez du gâteau! Ses héros sont tirés d'un monde matériel, mais ils n'abandonnent jamais leurs convictions. Par exemple, quiconque a grandi à Taiwan est familier du jeune homme, tel que Han-cheng, et de ses trébuchements dans un monde banal. C'est le jeune homme turbulent d'une famille d'intellectuels. Mais il « se répent » et achève ses études universitaires. L'esprit peu en paix, il vole de métier en métier.

Mon fils Han-cheng exprime l'acceptation de la réalité telle qu'elle est par un jeune homme. Il y a tout sur les difficultés de l'éducation d'un enfant comme veut l'indiquer le nom même du personnage, « né chinois ». Dans l'avant-propos, Hsiao Sa explique que les jeunes âgés de 30 ans et plus lui avaient communiqué que Han-cheng leur avait fait grande impression. Hsiao Sa, perplexe de cette réaction, ajoute qu'elle a toujours voulu être correcte et impartiale dans la description des portraits de Han-cheng et de sa mère. Mais, pourquoi la mère n'a-t-elle pas gagné la sympathie des lecteurs, comme elle espérait? Cette question est restée sans réponse.

Le souci de l'attente et de l'espérance de la mère est demeuré le plus fort lorsque Hsiao Sa écrivit trois ans plus tard Le jeune A-sin. Entre temps, elle avait eu un enfant. Le roman, inspiré d'une collection de documents d'enfance, étudie A-sin dans un milieu tout à fait différent de celui de Han-cheng. Il n'y a pas de salut pour lui et, dans l'épilogue, il affirme ne plus croire à aucune attache. L'ouvrage, un best-seller, a été porté au cinéma. Loin de sous-estimer la fonction de la littérature, beaucoup s'en inquiètent.

Hsiao Sa a rarement écrit d'essai, et il n'existe pas de critique générale expliquant son œuvre. En lisant ses nouvelles et ses romans, on observe nulle part chez elle l'idée que la vie est une merveille. De toute son œuvre, seule La demeure de Hia-feï, récompensée du prix du Roman 1980 du Lien-ho Pao, possède un personnage respectable et positif.

L'héroïne Koueï-meï est la Taiwanaise typique. Ce n'est pas une beauté féminine et elle a un niveau d'instruction moyen. Mais, grâce à un dur labeur et beaucoup de bon sens, elle dirige fermement son petit commerce et élève sagement les enfants que l'ancienne épouse de son mari leur a laissés. Il n'est aisé de composer des personnages aussi positifs, car ils manquent tout à fait de personnalité. Mais Hsiao Sa a placé simplicité et générosité en Koueï-meï qui vit dans un milieu vulgaire et cupide. En somme, tout cet extérieur rehausse la persévérance de l' héroïne. Or un auteur ordinaire n'écrit jamais d'histoire banale!

Si la littérature reflète vraiment une époque, la société taiwanaise, comme elle se mire dans les histoires de Yuan Chiung-chiung et de Hsiao Sa, est alors un peu inquiètante. L'abondance matérielle a apporté plus de tristesse que de joie. Mais Hsiao Li-hung, qui est l'aînée de trois ans de Hsiao Sa, ajoute un peu de chaleur et d'intensité à cette image actuelle de Taiwan avec ses deux romans L'allée des osmanthes et Que d'eau et de lunes dans tant de rivières.

L'allée des osmanthes est le premier roman de Hsiao Li-hung. Publié en feuilletons, il a rempli la page littéraire du Lien-ho Pao en 1975. L'œuvre a énormément plu au public. L'histoire a lieu dans la ville natale de l'auteur. Autrefois port de pêche animé, la ville a gardé ses traditions et l'esprit pionnier des immigrants. L'héroïne Ti-hong est née à la fin du XIXe siècle, à peu près au moment où Taiwan fut cédée au Japon. Elle est habile, très émotive et fort jolie. Son père, pêcheur, a disparu en mer et sa mère est morte surmenée de travail, laissant à Ti-hong le soin d'élever son jeune frère par des travaux de couture. Mais son frère perdit aussi la vie en mer. Remarquée pour sa beauté, Ti-hong se marie avec le fils unique de la plus riche famille de la ville.

Hsiao Li-hung écrit dans le post-scriptum de l'ouvrage qu'elle se reflète dans Ti-hong et explique d'où l'inspiration de ce roman et les descriptions détaillées et délicates lui sont venues. Confrontée à la nouvelle tendance, une personne sensible mais d'une discipline sévère ne peut que chérir les souvenirs de la tradition. En fait, au cours des années, des mois, des jours et des nuits de la culture chinoise plurimillénaire, il y a eu beaucoup, beaucoup de femmes semblables. Leur bonté ne veut pas couvrir leurs erreurs, mais leurs fautes ne peuvent effacer leur bienveillance.

On ne s'étonnera pas que Hsiao Li-hung ait, comme elle le décrit, des ressentiments « épais comme le sang » pour les personnages féminins du roman. Les descriptions vivantes et hautement symboliques de ses personnages, notamment féminins, leur donnent carrément vie. Elle les dévoile merveilleusement dans leur gêne et leur haine, leur sentiment et leur pensée, leurs paroles et leurs actions. Tout exhale une irrésistible attraction sur le lecteur de différente génération. « Je me suis tant engagée dans l'amour de Ti-hong », dit-elle, « qu'elle me ressemble tout à fait. C'est vraiment moi! De même que Tchi-yin, Houeï-Tchi, Pi-lo, Tchin Tchiang-haï et Chin Yué-yeo, toutes sont également moi! Moi seule! »

En tant qu'écrivain pénétré de ses personnages, Hsiao Li-hung représente un autre groupe d'écrivains à succès ayant une expression complètement différente de Yuan Chiung-chiung ou de Hsiao Sa. Elle a écrit des histoires émouvantes, ainsi que sur le principe chinois de ne jamais oublier d'où l'on vient. Vivant dans l'opulence, Ti-hong n'a pas oublié son enfance malheureuse. Après la mort de son frère, elle abandonne le pêcheur qu'elle admire, car elle ne veut pas qu'un jour, on lui rapporte son fils sur la plage qu'elle aura attendu pour finalement le pleurer. Elle a toujours haï les larmes, d'autant plus que les gens méprisent ceux qui pleurent.

Même si elle insiste sur des sentiments personnels dans le post-scriptum, L'allée des osmanthes n'est absolument pas une œuvre autobiographique. Mais Que d'eau et de lunes dans tant de rivières se rapproche beaucoup plus de l'autobiographie. Publié en 1980, ce roman a été plusieurs fois réédité. Il n'est pas seulement le récit d'une femme, mais également un hommage à un « moment de la mort » et à un mode de vie. Il tourne autour de deux jeunes tombés en amour, la fille Tchen-kouan et le garçon Ta-sin. Mais la première partie de l'ouvrage ne comporte pas une seule ligne descriptive ni d'intrigue. C'est en fait un long poème en prose de souvenirs d'enfance de Tchen-kouan, principalement axés sur son grand-père et sa manière de vivre. Il est mort avant que Taiwan ne se transforme d'une société rurale en société plus urbaine. Il a vécu dans sa vieille cité tout en élevant sa famille grâce à un travail pénible à travers l'honnêteté et l'intégrité.

Tchen-kouan rappelle ce temps et ce lieu qu'elle veut préserver. Les descriptions des us, des coutumes et des fêtes de sa ville natale traînent peut-être un peu trop en longueur, mais l'ouvrage est justement fascinant pour cela. Peu après le décès de sa grand-mère, Tchen-kouan rompt les derniers liens avec la vieille demeure familiale et s'élance seule avec quelque perplexité dans un monde nouveau et indifférent.

Huang Chung-hsin
La mission de décrire les bouleversements sociaux n'est plus un impératif des auteurs comme auparavant.

Après le lycée, elle va à Taipei chercher un métier. Elle devient une inconnue auprès du garçon qu'elle aime. Des relations se nouent avec beaucoup de tergiversations dues à la dissimulation des sentiments qui est une vertu traditionnelle chinoise. Comparée aux autres jeunes personnages féminins créés par les jeunes auteurs, Tchen-kouan semble toute anormale. Elle n'a pas le courage de parler à Ta-sin de l'amour qu'elle éprouve pour lui. Et elle ne lui écrit que des lettres spirituelles. Ces liens distendus se brisent la veille du départ à l'étranger de Ta-sin. Elle prend enfin son courage à deux mains et se rend chez Ta-sin. Mais elle s'immobilise au coin de la rue et observe de loin la fenêtre pendant trois heures jusqu'à minuit. Ta-sin n'a pas éteint la lumière de la nuit et s'asseoit près du lampadaire. Elle soupire alors : « Pouvoir attendre debout me suffit. T'avoir connu m'aura satisfaite pour toute la vie.»

Cette façon de considérer l'amour appartient aujourd'hui au passé, un peu comme la vie simple dans sa ville natale. Que d'eau et de lunes dans tant de rivières a recréé des souvenirs de gens et de vie à la campagne avec une tendresse que la littérature moderne dédaigne. Mais dans ce monde plein de débauche et de violence, ne languit-on pas après un véritable amour? Ce roman pénètre ce monde désolé et l'enrichit d'une manière insolite qui n'est peut-être pas à la mode. Il exalte en effet l'intégrité et l'ingénuité de la nature humaine.

D'autres jeunes femmes écrivains très prometteuses ont fait leur apparition des derniers temps, comme Su Wei-chen et Liao Hui-ying. La plus grande force de la première demeure sa grande maîtrise de la langue et son immense vocabulaire, ainsi que ses analyses de la complexité de la vie. Ses nouvelles brèves, comme Beauté flétrie, ses romans, Rêves et Quelques instants avec lui, et ses recueils d'essais, comme Echos du temps, ont tous été publiés.

Liao Hui-ying a conquis une renommée dès la sortie de son roman Graine de colza. Puis elle écrivit Chemin sans retour, qui a été publié à peu près en même temps que La femme du boucher de Li Ang et a fait assez de sensation. Mais du point de vue de la signification sociale et de son impact sur les femmes, l'œuvre de Liao Hui-ying est plus négative.

Le roman présente une jungle faite d'amour et de débauche où le fort écrase le faible. L'épouse silencieuse de ce roman diffère de la femme dynamique ou forte de Il bruine ce soir, un autre roman de Liao Hui-ying. L'héroïne ne sort pas de l'ordinaire malgré son succès dans les affaires. C'est une épouse et une mère normale qui tolère les aventures extraconjugales de son mari et qui sacrifie son amour-propre et son bonheur, car elle croit au véritable amour et au mariage. L'ouvrage présente avec détails les souffrances et les luttes de cette femme avant d'être acculée au divorce. Alors, elle réalise que la vie n'est rien d'autre qu'un parcours dans le brouillard. On peut chanter ou pleurer, avoir quelqu'un ou seulement une ombre comme compagnon. Alors, où est la différence? Peu importe, c'est un parcours que tout le monde emprunte...

La réalisation et la détermination de l'héroïne de suivre sa vie comme elle arrive sont fort goûtées par les femmes de la génération actuelle, quelles que soient la volonté ou la passivité, elles pourront toujours abandonner leur vie secrète dans le boudoir. Le rêve mirobolant n'est pas lié à l'extérieur, mais à un monde neuf qui n'est d'ailleurs pas si étrange aux femmes écrivains d'aujourd'hui puisqu'elles l'ont directement ou indirectement conçu sous toutes les formes.

Le roman Femme dynamique de Chu Hsiu-chuan a été aussi fort bien accueilli quand il fut édité en feuilleton dans le Tchong-yang Jeu-pao (sous-titré en anglais Central Daily News). Le personnage principal est une jeune femme qui fait une excellente carrière professionnelle jusqu'à devenir chef d'entreprise. Elle est flegmatique, active et autoritaire au bureau ou à l'usine, mais douce et sentimentale en vie privée. Le succès de Chu Hsiu-chuan lui vient au mieux d'avoir su équilibrer ces deux personnalités contradictoires et dépeindre l'ambition et la situation de nombreuses femmes qui tentent une carrière. Il est cependant peu probable que l'auteur ait créé son personnage en s'inspirant d'idéaux féminins. Elle n'explore pas assez profondément le cœur des principales actrices de ses romans pour évaluer la femme dynamique.

Actuellement, toute femme qui parvient à quelque réussite professionnelle est appelée « femme dynamique ». De la bouche d'un homme, cette expression est un compliment. Le qualificatif « dynamique » est plein d'ambiguïtés dans la plupart des grandes civilisations. Dans les œuvres sentimentales de femmes écrivains de l'après-guerre, on s'apitoie énormément sur le temps à jamais révolu. Depuis, le statut social de la femme a été exposé et longuement débattu. Mais il semble qu'on tourne en rond, car les ouvrages de ces dernières années ciblent à nouveau sur les mêmes thèmes de l'amour et du mariage. Parmi le gagnant et le perdant, le fort et le faible, il y a toujours un cœur délicat et sensible. Et les femmes qui se sont écartées de ce thème de l'amour y retrouvent volontiers un refuge spirituel — ce qu'on ne retrouve pas chez les écrivains masculins —.

On n'a parlé ici que des œuvres littéraires de femmes, et non de la « littérature féministe », car il n'y a pas à Taiwan de roman basé sur le féminisme. A room of one's own, écrit en 1929 par Virginia Woolf (1882-1941) et considéré comme l'œuvre pionnière de la littérature féministe, ne fut pas traduit en chinois avant 1973. Le troisième chapitre de ce fameux essai est Shakespeare's sister où l'écrivain britannique exprime des regrets que la société, la tradition et le milieu social ambiant aient gâché tant de valeurs féminines dans toute l'histoire. Elle écrit que, si la sœur de Shakespeare avait été aussi douée que son frère, ses œuvres n'eussent jamais été aussi grandioses. Eût-elle osé quitté sa famille pour conquérir une place à Londres qu'elle n'eût droit qu'à quelque notoriété.

Heureusement, les femmes de valeur du monde d'aujourd'hui ne craignent plus que leurs talents soient inutilisés ou gaspillés. L'âge des pionnières est dépassé. Plutôt que de discuter sur la différence des sexes, on ferait mieux de frayer un chemin hors du boudoir afin de reconsidérer les relations humaines et le monde avec profondeur et discernement.

Après une revue générale des œuvres littéraires des femmes de ces trente dernières années, on ne peut s'empêcher de se demander ce que la littérature féminine devient et ce qu'on attend d'elle. De la morne littérature de boudoir représentée par La femme du boucher ou Chemin sans retour, on ne discerne pas les grands bouleversements qui ont ébranlé le monde des femmes écrivains. Mais la littérature masculine taiwanaise les a-t-elle aussi manifestés? Ne ferait-elle pas toujours honneur à la force et au courage?

Si les auteurs ne se répartissent que selon leur appartenance sexuelle, c'est une division bien trop simpliste. Il faut espérer que la confrontation entre hommes et femmes cessera et fera place à un monde plus sage et uniforme où la solitude et l'aliénation trouveront leur consolation dans l'amour généreux. Pour le moins, on ne peut que se réjouir en sachant que les femmes de notre génération se sont déplacées hors du boudoir et que les larmes ne sont plus la seule manière d'exprimer les sentiments. Avec le courage et l'initiative des femmes écrivains d'aujourd'hui, on peut conclure que l'ensemble se dirige vers une ère plus saine et plus rationelle .

Chi Pang-yuan,
Ancien professeur d'anglais de l'Université nationale de Taiwan, est critique, traductrice et rédactrice de littérature contemporaine chinoise.

* Loukang, petite bourgade du centre de Taiwan, réputée pour ses pèlerinages taoïques nombreux.

 

 

 

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Huang Fan [黃凡]
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L'opposant 反對者

Li Ang [李昂] (f.)

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人間世
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她們的眼淚

Li Chiao [李喬]
Boule d'homme 人球
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孤燈
Village abandonné 荒村

Li Yung-ping [李永平]
La Tseu
拉子婦

Liao Hui-ying [廖輝英] (f.)
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Les oiseaux de la capitale
都市候鳥

Lin Hai-yin [林海音] (f.)
La robe plissée de la carpe d'or
金鯉魚的百襉裙

Lin Huai-min [林懷民]
Retour aux sources
辭鄉

Lu Hsiu-lian [呂秀蓮] (f.)
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Pai Hsien-yung [白先勇 ]
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Nuits d'hiver
冬夜
Les Taipéiens
台北人
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Merveilles dans un jardin 遊園驚夢

Pan Lei [潘壘]
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Une histoire au Sahara
撒哈拉的故事

Shi Song [奚松]
Nata sur la liste des dieux 封神榜裡的哪吒

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Une flûte par une nuit noire 暗夜笛聲

Tseng Hsin-i [曾心儀] (f.)
J'aime un docteur
我愛博士

Tzu Yu [子于]
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Wang Tsen-ho [王禎和]
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欠缺
La faillite
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L'homme de la mer d'arrière
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A l'aise 隨意
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NDLR:
Il n'existe aucune traduction française de ces ouvrages. Les titres français, nullement homologués, sont purement indicatifs. Ils sont accompagnés du titre original, en caractère mais dépourvus de leur lecture, pour unique référence.

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