Swan (Le cygne). Henry Heerup (c.1960), œuvre en matériaux composites.
En cette fin d'année du Tigre, quelques affichettes timidement apposées dans des colonnes Morris «à la chinoise» de Taïpei ont jeté quelque perplexité parmi la population. Sur ces affichettes aux dessins néo-impressionnistes, d'une école complètement en dehors des données auxquelles le public chinois s'attend en général, se fixaient cinq grosses lettres latines, C.O.B.R.A. On a alors pensé un peu à tout, la présentation d'un nouveau programme de télévision, une nouvelle forme de publicité. Les plus érudits se sont avancés et ont fait la relation avec le terrible serpent à lunettes. La suite des événements, moins énigmatique, confirma ces derniers dans leur idée puisque de nouvelles affiches apportèrent une toute autre lumière. De quoi s'agissait-il? C'était tout simple : une exposition de peinture portant ce nom quelque peu terrifiant (et traduit «serpent à lunettes» en chinois) allait ouvrir ses portes pour une durée de trois mois au Musée municipal des Beaux-Arts de Taïpei. La grande presse chinoise s'en faisait aussitôt l'écho et présentait la chose. Les plus grands quotidiens taïpéiens eurent à leur tour leurs petits couplets pour expliquer l'origine de ce nom.
C'est donc le Musée des Beaux-Arts de Taïpei, institution toute récente dans l'univers de l'art en République de Chine, qui exposait pour le plus grand plaisir de tous les artistes et amateurs de peintures exotiques. Bien sûr, ici, l'exotisme prend une autre coloration, inversés un peu comme le temps des saisons dans les hémisphères boréal ou austral. Pour la première fois, cet établissement public a offert pendant trois mois une immense collection sur un thème, un style et une époque qui avaient en thousiasmé l'Europe juste après mondiale.
Grande salle centrale du Musée des Beaux-Arts de Taïpei.
« C'est là la fonction essentielle de ce musée, nous dit M. Huang Kuang-nan, conservateur du Musée des Beaux-Arts de Taïpei, qui est de diffuser ces formes d'art, en particulier les arts contemporains. Il ne se limite justement pas à l'art oriental ou à l'art occidental et reste ouvert à tous les aspects de l'art quel qu'en soit l'origine. Puisque c'est le premier musée de ce genre, de cette dimension en République de Chine, il lui appartient de bien accomplir cette « mission » . C'est ce que nous voulons exprimer par cette première grande exposition à Taïpei sur toute une époque de la peinture européenne. »
Cobra fut l'association volontaire de différents artistes européens qui réunirent leurs efforts, leurs idées, leurs visions du monde à partir d'horizons divers, ce que le nom collectif tente de rassembler. Il suffit de rappeler l'origine de cet anagramme singulier, CO pour Copenhague, BR pour Bruxelles et A pour Amsterdam. Mais loin est l'idée de vouloir se borner à ces limites géographiques, il s'agissait du regroupement d'artistes, peintres, écrivains et poètes participant à une même communion d'idées. On trouve en effet dans ce mouvement Cobra plusieurs nationalités et des voix diverses, et les résultats obtenus n'ont peut-être pas été à la mesure de ceux escomptés par ses membres.
Le Musée des Beaux-Arts de Taïpei.
Quoi qu'il en soit, le groupe se désintégra en 1951, mais chaque artiste demeura fidèle à ce mouvement longtemps après sa dissolution formelle. Cobra, pour mieux diffuser ses idées, avait publié une revue du même nom et organisé de nombreuses expositions à travers toute l'Europe. La multiplicité des origines avait permis une synthèse d'opinions, de traits, de faits de voyage.
Il semble que Cobra ait été le premier mouvement international artistique européen à un moment où l'Europe toute déchirée tentait de sortir de l'isolement intellectuel et artistique dans lequel l'avaient plongé les forces maléfiques des idéologies et les dévastations de la guerre. Cobra se caractérise plus par son époque que par son espace géographique, comme son nom tendrait à le suggérer.
Vers la fin des années 30, un groupe d'artistes danois (Heerup, Egill, Bille, Pederson, Asger Jorn), nés avant de 1914-1918, se joignit à leurs cadets de dix ans, néerlandais (Karel Appel, Constant [Anton Van Nieuwen huys], Corneille [Cornelis Van Berloo]) et belges (Pierre Alechinsky, Bury, Christian Dotremont, Joseph Noiret).
Déjà avant la guerre, en 1937, l'Exposition de à Copenhague avait déjà défini les objectifs esthétiques du groupe danois qui, par sa cohésion, avait reçu quelque éclat. Rejoignant et élargissant ce groupe, Piet Mondrian [Pieter Cornelis Mondriaanl, Van Does burg, Vassili Kandinsky, Jean Arp, Sophie Tauber, Yves Tanguy, Max Ernst, Joan Miro et Paul Klee et les « surréalistes abstraits » tentèrent de trouver une échappatoire à des définitions pour eux trop étroites.
Une vision expressive de Constant.
Cobra s'est encore défini avec une autre notion, le réalisme matérialiste. Refusant toutes les données métaphysiques du classicisme, il chercha aussi une voie entre le réalisme et le naturalisme. Il est ainsi indiscutable que cette notion artistique eut une influence sur de plus jeunes artistes.
En outre, à ses tout débuts, Cobra adopta une position extrême vis-à-vis de Paris. « Il semble que condamne le champ expérimentai ... L'art ne se nourrit plus à Paris. Finalement, c'est Paris qui se nourrit d'art », déclara Christian Dotremont dans le premier numéro de Cobra. Cette critique émanait probablement de l'Ecole danoise dont Cobra était issu.
Plus tard, si Cobra est justement parvenu à garder une indépendance, une autonomie vis-à-vis de Paris, c'est grâce à son véritable internationalisme du fait de la participation de Danois, Néerlandais, Belges, Suédois, Allemands, Français, Britanniques, Tchèques, Islandais, Nippo-Américains. Cette diversité des origines est la nature même de Cobra. Le mouvement a prôné la liberté, et ses activités artistiques nombreuses et de tout genre s'adressaient à un immense public. C'est sa conception d'un art naturel, tourné vers l'enfance, les animaux, la nature et l'anonymat de tous les peuples qui l'a rendu si neuf et en même temps si proche du public.
Plus de 200 œuvres de Cobra de différents artistes sont donc exposées à Taïpei à l'appréciation d'un public qui est resté somme toute assez étranger à ce mouvement. Pourtant la distance ne préjuge pas de l'intérêt du public chinois qui, vu l'importance de l'exposition du Musée des Beaux-Arts de Taïpei, est certainement grand. Ce sont principalement les œuvres de Cobra de la grande collection de M. et Mme Karel Van Stuijvenberg et de quelques autres collectionneurs que le Musée des Beaux-Arts a su rassembler.
Au pied du Grand Hôtel Yuanshan de Taïpei, se tient une, grande esplanade aux décorations grandioses et aérées qui sont régulièrement changées. Ces décorations assez insolites dans l'univers artistique chinois aux myriades de coins et de recoins font généralement l'admiration des petits et des grands plus, peut-être, par leur forme abstraite et toute mystérieuse que par leur signification intrinsèque. C'est un lieu de rencontre dominical très recherché aujourd'hui qui, malgré sa toute récente édification, s'est bien intégré dans le décor de Taïpei.
Cobrataï, Corneille (1987). Peinture exécutée lors du vernissage de l'Exposition Cobra à Taïpei.
Un bâtiment grandiose, d'une architecture particulière surplombe cette esplanade. Ses formes carrées dont les gros cubes cherchent à se dépasser dans toutes les directions amusent gaiement le regard du public. Son architecture a certainement surpris un grand nombre de touristes qui s'attendent à beaucoup plus de rigorisme à Taïpei. Cela montre que le public chinois de Taïwan a su lui aussi regarder au-delà des eaux bleu-vert qui forment son horizon. Il a interprété les lignes modernes pour créer chez lui cet espace tout à fait représentatif, réceptacle d'œuvres d'art qu'aucune frontière ne saurait altérer.
C'est ici en effet que se concrétisa une idée visionnaire de M. Tsiang Yien-si, ancien ministre de l'Education. En 1977, le maire de Taïpei, M. Lin Yang-kang (aujourd'hui vice-Premier ministre) décida de la fondation d'un comité municipal pour la construction d'un musée des arts modernes.
On disposa d'un vaste terrain situé à la jonction de deux grandes artères nord-sud de la ville, les avenues Sun-Yat-sen (Tchong-chan) et de (Sin-cheng), au bord de la [rivière de] Kilong, juste en contrebas du Grand Hôtel. Les travaux commencèrent en 1980 et durèrent trois ans. Après des procédures législatives et d'organisation, le Musée des Beaux-Arts fut solennellement inauguré la veille de Noël 1983. Il entra aussitôt au service du public avec différents programmes éducationnels et expositions artistiques.
Le musée occupe une surface de plus de deux hectares, répartie sur cinq niveaux, dont deux en sous-sol. Il présente tous les avantages de notre temps. Une bibliothèque, un auditorium, des ateliers de photographie, de conservation, et différents services sont à la disposition d'un public toujours plus exigeant. Les galeries d'exposition spacieuses et claires s'étendent sur plus de 9 avec une douzaine de salles pour les objets d'art de grande, ou très grande, taille.
A côté des expositions permanentes ou semi-permanentes, des salons sur une collection d'œuvres artistiques de tout horizon et de tout genre s'y tiennent régulièrement. Ainsi le public taïpéien a pu faire connaissance de la pléiade d'artistes qui se cachaient dans les murs de la ville ou les campagnes de la province. Enfin, des expositions d'œuvres étrangères ont toujours attiré un nombre croissant de visiteurs avides de connaître ses capacités, ses idées et ses visions en matière d'art. Là, il peut désormais voir, juger, comparer et surtout apprécier ce qu'il ne pouvait que ressentir auparavant.
Une peinture de Cobra dans une des galeries du musée municipal.
Malgré sa brève existence, le Musée des Beaux-Arts de Taïpei s'est montré d'une grande activité artistique internationale avec ses nombreux salons comme « Les tendances de l'art contemporain en République de Chine », « Le design en République de Chine », « La céramique chinoise contemporaine », « L'architecture chinoise », « Une rétrospective de l'art chinois », « Les œuvres d'art en papier américaines », « L'art contemporain coréen », « L'art vidéo français », « La peinture à l'encre étran gère », « La céramique internationale », « Les aquarelles contemporaines américaines », « L'art contemporain allemand ». Les différents catalogues de chaque événement sont toujours à la dis position du collectionneur, du chercheur ou même de celui qui aurait manqué tel ou tel salon. Dans l'esprit de ses organisateurs, ce musée serait incomplet s'il n'y avait point les activités artistiques de promotion. Pour l'initiation à l'art, le musée offre différents ateliers pour les jeunes, de peinture à l'huile, aquarelles, dessin, calligraphie, impression, céramique, design et photographie. Il donne des conférences sur l'histoire, la critique et l'appréciation de l'art.
Œuvre gigantesque sur l'esplanade du musée.
En République de Chine, beaucoup de galeries d'art ou de peinture sans patrimoine particulier exposent des œuvres d'un domaine limité. Mais en plus de cette activité d'information restreinte, le Musée des Beaux-Arts de Taïpei dépense une grande partie de son temps à l'enseignement de l'histoire générale de l'art. Cette recherche a aussi pour but d'aider tous les artistes chinois, notamment ceux de conditions modestes qui ne peuvent effectuer de séjour d'études artistiques à l'étranger. Il lui appartient donc de connaître toutes les activités artistiques dans le monde entier et de les diffuser. Aujourd'hui, il ne faut plus se spécialiser dans l'art européen, américain, japonais ou asiatique ni négliger les arts et cultures des autres régions. Ainsi, par la connaissance de nombreuses formes d'art, les artistes chinois ont une meilleure dynamique pour diversifier leurs conceptions artistiques et assimiler une idée ou un courant en vogue. En effet, les œuvres artistiques de de Chine offrent un horizon assez étroit puisqu'elles renètent juste le « terroir ». Et malgré tous leurs efforts, parfois considérables, dans un domaine ou un autre, il arrive trop souvent qu'à l'étranger, on ignore même que de Chine possède un milieu artistique. Ainsi, un riche collectionneur visitant de Chine s'étonna vivement qu'il puisse y avoir un si grand musée des beaux-arts à Taïpei. « Nous espérons vraiment que ce musée soit non seulement connu mais aussi apprécié », dit M. Huang Kuang-nan. Dès lors, il doit se faire le réceptacle de toutes les œuvres artistiques du pays. Et si l'occasion est donnée, il faut même envisager même l'organisation d'expositions d'œuvres. chinoises à l'étranger afin que le monde entier connaisse et apprécie les valeurs réelles du milieu artistique moderne de de Chine. Les échanges avec l'étranger doivent reposer sur l'assimilation et l'adaptation des artistes chinois. Par son économie prospère et tentaculaire, publique de Chine a réussi à prendre contact avec de nombreux pays. De même, le Musée des Beaux-Arts de Taïpei, représentant le pays tout entier, doit se lier aux autres entités artistiques à travers le monde. Et en plus des manifestations publiques, des activités promotionnelles de l'art et de l'enseignement des valeurs artistiques, le Musée des Beaux-Arts de Taïpei coopère à l'histoire, la théorie et la diffusion de l'art en se servant des leçons que chaque pays a reçues. C'est pourquoi, le gouvernement a entrepris de soutenir d'une manière positive les activités de ce musée.
D'autre part, l'information écrite pour présenter ses programmes et activités artistiques lui permettra certainement de faire beaucoup mieux. Il reste bien entendu que cette information ne se limite pas aux frontières insulaires ou nationales. A l'intérieur, c'est une éducation; à l'étranger, c'est la présentation des valeurs culturelles et artistiques de de Chine, notamment celles qui, selon l'avis du conservateur du musée municipal, peuvent, ou pourraient, aussi avoir quelque influence sur celles des autres pays.
Oiseaux, Corneille (1948), gouache.
Par ailleurs, le Musée des Beaux Arts de Taïpei se veut bien entendu de conserver toutes les œuvres artistiques produites dans ce pays, mais d'avoir aussi quelque chance d'en acquérir de l'étranger. Malgré les dons d'artistes, il lui appartient tout de même de rechercher et d'acquérir des peintures ou autres œuvres d'art. En République de Chine à Taïwan, elles ne datent que de quarante ans et sont forcément jeunes et contemporaines, mais bien sûr plus représentatives du pays.
Quant aux œuvres étrangères, il ne s'agit pas d'acquérir des Picasso ou des Rodin, mais plutôt celles d'autres artistes qui auront toutes les chances d'entrer un jour dans la célébrité.
Depuis la fondation du Musée des Beaux-Arts de Taïpei, son organisation a connu quelques difficultés vis-à-vis du monde des arts. Il lui faut donc encore quelque temps pour s'affirmer. Mais, dès cette année, ses responsables ont la ferme intention de « repartir », sans sauter les étapes. « C'est pourquoi, il nous faut ouvrir de grands yeux en vue de mieux comprendre et le monde artistique et notre public », rappela M. Huang Kuang-nan.
M. Huang Kuang-nan, conservateur du Musée national des Beaux-Arts de Taïpei, a bien voulu dévoiler quelques intentions lors de notre entrevue.
Quant à la publication de brochures présentatrices de notre institution, vous venez de me donner quelques idées. Elles seront nécessairement rédigées en chinois puisque ce musée est avant tout au service de ce pays et de sa population. Et pour nos amis étrangers, elles existeront aussi en traduction française, anglaise, espagnole et de toute autre langue, ce qui est indispensable pour une distribution aux bibliothèques, musées et autres institutions similaires des pays du monde entier. D'autre part, cette année, nous avons l'intention de publier une publication périodique, au moins mensuelle, avec des critiques, présentations, commentaires sur l'art, qui, en liaison étroite avec le public, pourra mieux développer des idées, des intentions, assurer des programmes, des expositions pour une meilleure destination du Musée des Beaux-Arts de Taïpei.
Bien sûr, il nous appartiendra de choisir ce qui nous convient, ce que beaucoup de gens ne comprennent pas toujours très bien.
En effet, beaucoup croient qu'un musée d'art moderne n'est qu'un lieu d'exposition, mais un tel établissement possède aussi sa propre collection qui, au demeurant, pourrait se prêter aux autres établissements, même de l'étranger, pour y être exposée. Justement, il faut savoir que ce musée a aussi une vocation artistique toute internationale. Actuellement, il entretient des relations avec trente fondations amies dans le monde avec lesquelles il échange divers ouvrages et œuvres. Il est aussi adhérent à la Fédération mondiale des Musées et à la Fédération pan-américaine des musées. Si ce musée est administrativement municipal, il n'est pas moins le représentant des arts contemporains de de Chine, conclut M. Huang Kuang-nan.