01/09/2025

Taiwan Today

Taiwan aujourd'hui

Un grand musée des arts modernes à Taïpei

01/05/1987

Swan (Le cygne). Henry Heerup (c.1960), œuvre en matériaux composites.

En cette fin d'année du Tigre, quelques affichettes timidement appo­sées dans des colonnes Morris «à la chi­noise» de Taïpei ont jeté quelque per­plexité parmi la population. Sur ces affi­chettes aux dessins néo-impres­sionnistes, d'une école complètement en dehors des données auxquelles le public chinois s'attend en général, se fixaient cinq grosses lettres latines, C.O.B.R.A. On a alors pensé un peu à tout, la présentation d'un nouveau pro­gramme de télévision, une nouvelle forme de publicité. Les plus érudits se sont avancés et ont fait la relation avec le terrible serpent à lunettes. La suite des événements, moins énigmatique, confirma ces derniers dans leur idée puisque de nouvelles affiches apportè­rent une toute autre lumière. De quoi s'agissait-il? C'était tout simple : une exposition de peinture portant ce nom quelque peu terrifiant (et traduit «ser­pent à lunettes» en chinois) allait ouvrir ses portes pour une durée de trois mois au Musée municipal des Beaux-Arts de Taïpei. La grande presse chinoise s'en faisait aussitôt l'écho et présentait la chose. Les plus grands quotidiens taï­péiens eurent à leur tour leurs petits cou­plets pour expliquer l'origine de ce nom.

C'est donc le Musée des Beaux-Arts de Taïpei, institution toute récente dans l'univers de l'art en République de Chine, qui exposait pour le plus grand plaisir de tous les artistes et amateurs de peintures exotiques. Bien sûr, ici, l'exotisme prend une autre coloration, in­versés un peu comme le temps des sai­sons dans les hémisphères boréal ou aus­tral. Pour la première fois, cet établisse­ment public a offert pendant trois mois une immense collection sur un thème, un style et une époque qui avaient en­ thousiasmé l'Europe juste après mondiale.

Grande salle centrale du Musée des Beaux-Arts de Taïpei.

« C'est là la fonction essentielle de ce musée, nous dit M. Huang Kuang-nan, conservateur du Musée des Beaux-Arts de Taïpei, qui est de diffuser ces formes d'art, en particulier les arts contemporains. Il ne se limite justement pas à l'art oriental ou à l'art occidental et reste ouvert à tous les aspects de l'art quel qu'en soit l'origine. Puisque c'est le premier musée de ce genre, de cette dimension en République de Chine, il lui appartient de bien accomplir cette « mission » . C'est ce que nous voulons exprimer par cette première grande exposition à Taïpei sur toute une époque de la peinture européenne. »

Cobra fut l'association volontaire de différents artistes européens qui réuni­rent leurs efforts, leurs idées, leurs vi­sions du monde à partir d'horizons divers, ce que le nom collectif tente de rassembler. Il suffit de rappeler l'origine de cet anagramme singulier, CO pour Copenhague, BR pour Bruxelles et A pour Amsterdam. Mais loin est l'idée de vouloir se borner à ces limites géogra­phiques, il s'agissait du regroupement d'artistes, peintres, écrivains et poètes participant à une même communion d'idées. On trouve en effet dans ce mou­vement Cobra plusieurs nationalités et des voix diverses, et les résultats obtenus n'ont peut-être pas été à la mesure de ceux escomptés par ses membres.

Le Musée des Beaux-Arts de Taïpei.

Quoi qu'il en soit, le groupe se désin­tégra en 1951, mais chaque artiste de­meura fidèle à ce mouvement longtemps après sa dissolution formelle. Cobra, pour mieux diffuser ses idées, avait publié une revue du même nom et orga­nisé de nombreuses expositions à travers toute l'Europe. La multiplicité des ori­gines avait permis une synthèse d'opi­nions, de traits, de faits de voyage.

Il semble que Cobra ait été le premier mouvement international artistique eu­ropéen à un moment où l'Europe toute déchirée tentait de sortir de l'isolement intellectuel et artistique dans lequel l'avaient plongé les forces maléfiques des idéologies et les dévastations de la guerre. Cobra se caractérise plus par son époque que par son espace géographique, comme son nom tendrait à le suggérer.

Vers la fin des années 30, un groupe d'artistes danois (Heerup, Egill, Bille, Pederson, Asger Jorn), nés avant de 1914-1918, se joignit à leurs cadets de dix ans, néerlandais (Karel Appel, Constant [Anton Van Nieuwen­ huys], Corneille [Cornelis Van Berloo]) et belges (Pierre Alechinsky, Bury, Christian Dotremont, Joseph Noiret).

Déjà avant la guerre, en 1937, l'Exposition de à Copenhague avait déjà défini les objectifs esthétiques du groupe danois qui, par sa cohésion, avait reçu quelque éclat. Rejoignant et élargissant ce groupe, Piet Mondrian [Pieter Cornelis Mondriaanl, Van Does­ burg, Vassili Kandinsky, Jean Arp, Sophie Tauber, Yves Tanguy, Max Ernst, Joan Miro et Paul Klee et les « sur­réalistes abstraits » tentèrent de trouver une échappatoire à des définitions pour eux trop étroites.

Une vision expressive de Constant.

Cobra s'est encore défini avec une autre notion, le réalisme matérialiste. Re­fusant toutes les données métaphysiques du classicisme, il chercha aussi une voie entre le réalisme et le naturalisme. Il est ainsi indiscutable que cette notion artis­tique eut une influence sur de plus jeunes artistes.

En outre, à ses tout débuts, Cobra adopta une position extrême vis-à-vis de Paris. « Il semble que condamne le champ expéri­mentai ... L'art ne se nourrit plus à Paris. Fi­nalement, c'est Paris qui se nourrit d'art », déclara Christian Dotremont dans le pre­mier numéro de Cobra. Cette critique émanait probablement de l'Ecole da­noise dont Cobra était issu.

Plus tard, si Cobra est justement par­venu à garder une indépendance, une autonomie vis-à-vis de Paris, c'est grâce à son véritable internationalisme du fait de la participation de Danois, Néerlan­dais, Belges, Suédois, Allemands, Fran­çais, Britanniques, Tchèques, Islandais, Nippo-Américains. Cette diversité des origines est la nature même de Cobra. Le mouvement a prôné la liberté, et ses activités artistiques nombreuses et de tout genre s'adressaient à un immense public. C'est sa conception d'un art natu­rel, tourné vers l'enfance, les animaux, la nature et l'anonymat de tous les peuples qui l'a rendu si neuf et en même temps si proche du public.

Plus de 200 œuvres de Cobra de dif­férents artistes sont donc exposées à Taïpei à l'appréciation d'un public qui est resté somme toute assez étranger à ce mouvement. Pourtant la distance ne préjuge pas de l'intérêt du public chinois qui, vu l'importance de l'exposition du Musée des Beaux-Arts de Taïpei, est cer­tainement grand. Ce sont principalement les œuvres de Cobra de la grande collec­tion de M. et Mme Karel Van Stuijven­berg et de quelques autres collection­neurs que le Musée des Beaux-Arts a su rassembler.

Au pied du Grand Hôtel Yuanshan de Taïpei, se tient une, grande esplanade aux décorations grandioses et aérées qui sont régulièrement changées. Ces déco­rations assez insolites dans l'univers ar­tistique chinois aux myriades de coins et de recoins font généralement l'admira­tion des petits et des grands plus, peut­-être, par leur forme abstraite et toute mystérieuse que par leur signification in­trinsèque. C'est un lieu de rencontre do­minical très recherché aujourd'hui qui, malgré sa toute récente édification, s'est bien intégré dans le décor de Taïpei.

Cobrataï, Corneille (1987). Peinture exécutée lors du vernissage de l'Exposition Cobra à Taïpei.

Un bâtiment grandiose, d'une archi­tecture particulière surplombe cette es­planade. Ses formes carrées dont les gros cubes cherchent à se dépasser dans toutes les directions amusent gaiement le regard du public. Son architecture a certainement surpris un grand nombre de touristes qui s'attendent à beaucoup plus de rigorisme à Taïpei. Cela montre que le public chinois de Taïwan a su lui aussi regarder au-delà des eaux bleu-vert qui forment son horizon. Il a interprété les lignes modernes pour créer chez lui cet espace tout à fait représentatif, récep­tacle d'œuvres d'art qu'aucune frontière ne saurait altérer.

C'est ici en effet que se concrétisa une idée visionnaire de M. Tsiang Yien­-si, ancien ministre de l'Education. En 1977, le maire de Taïpei, M. Lin Yang­-kang (aujourd'hui vice-Premier mi­nistre) décida de la fondation d'un comité municipal pour la construction d'un musée des arts modernes.

On dis­posa d'un vaste terrain situé à la jonction de deux grandes artères nord-sud de la ville, les avenues Sun-Yat-sen (Tchong­-chan) et de (Sin-cheng), au bord de la [rivière de] Kilong, juste en contrebas du Grand Hôtel. Les tra­vaux commencèrent en 1980 et durèrent trois ans. Après des procédures législa­tives et d'organisation, le Musée des Beaux-Arts fut solennellement inauguré la veille de Noël 1983. Il entra aussitôt au service du public avec différents pro­grammes éducationnels et expositions artistiques.

Le musée occupe une surface de plus de deux hectares, répartie sur cinq niveaux, dont deux en sous-sol. Il pré­sente tous les avantages de notre temps. Une bibliothèque, un auditorium, des ateliers de photographie, de conserva­tion, et différents services sont à la dispo­sition d'un public toujours plus exigeant. Les galeries d'exposition spacieuses et claires s'étendent sur plus de 9 avec une douzaine de salles pour les objets d'art de grande, ou très grande, taille.

A côté des expositions permanentes ou semi-permanentes, des salons sur une collection d'œuvres artistiques de tout horizon et de tout genre s'y tiennent régulièrement. Ainsi le public taïpéien a pu faire connaissance de la pléiade d'ar­tistes qui se cachaient dans les murs de la ville ou les campagnes de la province. Enfin, des expositions d'œuvres étran­gères ont toujours attiré un nombre croissant de visiteurs avides de connaître ses capacités, ses idées et ses visions en matière d'art. Là, il peut désormais voir, juger, comparer et surtout apprécier ce qu'il ne pouvait que ressentir auparavant.

Une peinture de Cobra dans une des galeries du musée municipal.

Malgré sa brève existence, le Musée des Beaux-Arts de Taïpei s'est montré d'une grande activité artistique interna­tionale avec ses nombreux salons comme « Les tendances de l'art contem­porain en République de Chine », « Le design en République de Chine », « La céramique chinoise contemporaine », « L'architecture chinoise », « Une rétros­pective de l'art chinois », « Les œuvres d'art en papier américaines », « L'art contemporain coréen », « L'art vidéo français », « La peinture à l'encre étran­ gère », « La céramique internationale », « Les aquarelles contemporaines améri­caines », « L'art contemporain alle­mand ». Les différents catalogues de chaque événement sont toujours à la dis position du collectionneur, du chercheur ou même de celui qui aurait manqué tel ou tel salon. Dans l'esprit de ses organisateurs, ce musée serait incomplet s'il n'y avait point les activités artistiques de promo­tion. Pour l'initiation à l'art, le musée offre différents ateliers pour les jeunes, de peinture à l'huile, aquarelles, dessin, calligraphie, impression, céramique, design et photographie. Il donne des conférences sur l'histoire, la critique et l'appréciation de l'art.

Œuvre gigantesque sur l'esplanade du musée.

En République de Chine, beaucoup de galeries d'art ou de peinture sans pa­trimoine particulier exposent des œuvres d'un domaine limité. Mais en plus de cette activité d'information res­treinte, le Musée des Beaux-Arts de Taïpei dépense une grande partie de son temps à l'enseignement de l'histoire gé­nérale de l'art. Cette recherche a aussi pour but d'aider tous les artistes chinois, notamment ceux de conditions modestes qui ne peuvent effectuer de séjour d'études artistiques à l'étranger. Il lui ap­partient donc de connaître toutes les acti­vités artistiques dans le monde entier et de les diffuser. Aujourd'hui, il ne faut plus se spécialiser dans l'art européen, américain, japonais ou asiatique ni négli­ger les arts et cultures des autres régions. Ainsi, par la connaissance de nombreuses formes d'art, les artistes chinois ont une meilleure dynamique pour di­versifier leurs conceptions artistiques et assimiler une idée ou un courant en vogue. En effet, les œuvres artistiques de de Chine offrent un horizon assez étroit puisqu'elles renètent juste le « terroir ». Et malgré tous leurs efforts, parfois considérables, dans un domaine ou un autre, il arrive trop sou­vent qu'à l'étranger, on ignore même que de Chine possède un milieu artistique. Ainsi, un riche collectionneur visitant de Chine s'étonna vivement qu'il puisse y avoir un si grand musée des beaux-arts à Taïpei. « Nous espérons vraiment que ce musée soit non seulement connu mais aussi apprécié », dit M. Huang Kuang-nan. Dès lors, il doit se faire le réceptacle de toutes les œuvres artistiques du pays. Et si l'occasion est donnée, il faut même en­visager même l'organisation d'exposi­tions d'œuvres. chinoises à l'étranger afin que le monde entier connaisse et ap­précie les valeurs réelles du milieu artistique moderne de de Chine. Les échanges avec l'étranger doi­vent reposer sur l'assimilation et l'adap­tation des artistes chinois. Par son économie prospère et tentaculaire, ­publique de Chine a réussi à prendre contact avec de nombreux pays. De même, le Musée des Beaux-Arts de Taïpei, représentant le pays tout entier, doit se lier aux autres entités artistiques à travers le monde. Et en plus des mani­festations publiques, des activités pro­motionnelles de l'art et de l'enseigne­ment des valeurs artistiques, le Musée des Beaux-Arts de Taïpei coopère à l'his­toire, la théorie et la diffusion de l'art en se servant des leçons que chaque pays a reçues. C'est pourquoi, le gouvernement a entrepris de soutenir d'une manière positive les activités de ce musée.

D'autre part, l'information écrite pour présenter ses programmes et acti­vités artistiques lui permettra certaine­ment de faire beaucoup mieux. Il reste bien entendu que cette information ne se limite pas aux frontières insulaires ou nationales. A l'intérieur, c'est une édu­cation; à l'étranger, c'est la présentation des valeurs culturelles et artistiques de de Chine, notamment celles qui, selon l'avis du conservateur du musée municipal, peuvent, ou pour­raient, aussi avoir quelque influence sur celles des autres pays.

Oiseaux, Corneille (1948), gouache.

Par ailleurs, le Musée des Beaux­ Arts de Taïpei se veut bien entendu de conserver toutes les œuvres artistiques produites dans ce pays, mais d'avoir aussi quelque chance d'en acquérir de l'étranger. Malgré les dons d'artistes, il lui appartient tout de même de rechercher et d'acquérir des peintures ou autres œuvres d'art. En République de Chine à Taïwan, elles ne datent que de quarante ans et sont forcément jeunes et contemporaines, mais bien sûr plus re­présentatives du pays.

Quant aux œuvres étrangères, il ne s'agit pas d'acquérir des Picasso ou des Rodin, mais plutôt celles d'autres artistes qui auront toutes les chances d'entrer un jour dans la célébrité.

Depuis la fondation du Musée des Beaux-Arts de Taïpei, son organisation a connu quelques difficultés vis-à-vis du monde des arts. Il lui faut donc encore quelque temps pour s'affirmer. Mais, dès cette année, ses responsables ont la ferme intention de « repartir », sans sauter les étapes. « C'est pourquoi, il nous faut ouvrir de grands yeux en vue de mieux comprendre et le monde artistique et notre public », rappela M. Huang Kuang-nan.

M. Huang Kuang-nan, conservateur du Musée national des Beaux-Arts de Taïpei, a bien voulu dévoiler quelques intentions lors de notre entrevue.

Quant à la publication de brochures présentatrices de notre institution, vous venez de me donner quelques idées. Elles seront nécessairement rédigées en chinois puisque ce musée est avant tout au service de ce pays et de sa population. Et pour nos amis étrangers, elles existe­ront aussi en traduction française, an­glaise, espagnole et de toute autre langue, ce qui est indispensable pour une distribution aux bibliothèques, musées et autres institutions similaires des pays du monde entier. D'autre part, cette année, nous avons l'intention de publier une publication périodique, au moins mensuelle, avec des critiques, pré­sentations, commentaires sur l'art, qui, en liaison étroite avec le public, pourra mieux développer des idées, des inten­tions, assurer des programmes, des expositions pour une meilleure destination du Musée des Beaux-Arts de Taïpei.

Bien sûr, il nous appartiendra de choisir ce qui nous convient, ce que beaucoup de gens ne comprennent pas toujours très bien.

En effet, beaucoup croient qu'un musée d'art moderne n'est qu'un lieu d'exposition, mais un tel établissement possède aussi sa propre collection qui, au demeurant, pourrait se prêter aux autres établissements, même de l'étranger, pour y être exposée. Justement, il faut savoir que ce musée a aussi une vocation artistique toute internationale. Actuelle­ment, il entretient des relations avec trente fondations amies dans le monde avec lesquelles il échange divers ou­vrages et œuvres. Il est aussi adhérent à la Fédération mondiale des Musées et à la Fédération pan-américaine des musées. Si ce musée est administrative­ment municipal, il n'est pas moins le re­présentant des arts contemporains de de Chine, conclut M. Huang Kuang-nan.

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