>> Souvent perçus comme des privilégiés, les Chinois d'outre-mer ou les Taiwanais élevés à l'étranger qui travaillent et vivent ici ont parfois du mal à faire valoir leurs droits sur un héritage culturel auxquels ils peuvent pourtant prétendre, du fait de leur naissance
Devant le buffet de la cafétéria, John montre ce qu'il veut. « Ça, ça, et ça » , dit-il en pointant du doigt les aubergines, les asperges et un petit poisson. La serveuse remplit son assiette et la lui rend en lui posant une question. « Que dit-elle ? » , demande alors John en se tournant vers son compagnon qui traduit : « Veux-tu de la soupe ? »
« Non, merci », répond-il alors dans un chinois hésitant, celui auquel on peut s'attendre de la part de quelqu'un qui n'est à Taiwan que depuis quelques mois. Cependant John est chinois ou plutôt un Chinois des Etats-Unis. A 23 ans, il commence tout juste à apprendre la langue et la culture de ce pays qu'il a quitté quand il était enfant.
Le « petit étudiant étranger »
Il appartient en effet à une minorité de gens à Taiwan que l'apparence ou la couleur de peau ne permet pas de distinguer du reste de la population mais qui, en raison d'un parcours personnel différent, ne se sentiront pas toujours assimilés ici, en tout cas jamais aussi bien que les oncles, tantes, cousins ou grands-parents qu'ils ont parfois ici et avec lesquels - c'est le cas de John -- il arrive qu'ils n'aient pas de langue en commun.
La situation de John est en effet plus particulière. Car si les hua qiao (chinois d'outre-mer) qui viennent vivre ou travailler à Taiwan ont le plus souvent des connaissances de base de la langue qu'ils ont parlée avec leurs parents en grandissant, John n'est pas dans leur cas. Il est en fait ce qu'on appelle ici un « petit étudiant étranger », c'est-à-dire qu'il est né à Taiwan mais est parti habiter à l'étranger très tôt, avant de pouvoir entrer ici à l'école primaire.
« Mes parents parlaient anglais l'un et l'autre avant de s'installer aux Etats-Unis - je pense, d'ailleurs, pas très bien. Ils ont voulu que je parle cette langue couramment, sans accent, pour que je puisse me fondre complètement dans le moule américain , explique-t-il. Aussi se sont-ils toujours adressés à moi en anglais. Maintenant, ils sont embarrassés que je ne sache pas le chinois et croient qu'il est important pour moi d'apprendre cette langue et de redécouvrir cette part de mon héritage culturel. »
Depuis deux mois, John vit chez un oncle et une tante qui ont deux enfants. Il enseigne l'anglais et apprend le chinois en parallèle. « Je ne crois pas qu'ils m'aiment, déclare-t-il en parlant de son oncle et de sa tante. Ils sont heureux d'avoir un prof d'anglais gratis à la maison, mais il y a une grande distance entre nous. Ils me tiennent à l'écart. »
Les clichés qui collent à la peau
Ces sentiments sont partagés plus ou moins par une bonne partie des personnes dans son cas. En parlant à d'autres « petits étudiants étrangers », on s'aperçoit qu'il leur est presque impossible de se sentir assimilés. La variante, pour chacun, est le degré de maîtrise de la langue chinoise et le temps passé en dehors de l'île : mieux ils parlent chinois, mieux ils sont admis, mais plus longtemps ils ont vécu à l'étranger, plus il leur est difficile de s'intégrer.
De leur côté, les Taiwanais sur place assurent qu'ils peuvent déceler un « ABC » ( American Born Chinese, c'est-à-dire un Chinois né aux Etats-Unis) au premier coup d'œil. Ils affirment que leur façon de s'habiller, de se coiffer, ou de se maquiller pour les femmes, sont des signes qui ne trompent pas. «Vous pouvez toujours savoir si une personne est un(e) ABC en regardant les chaussures qu'elle porte, s'exclame une jeune femme locale. Elles sont chères et toujours assorties aux vêtements. »
Mais les clichés vont au-delà de la simple apparence. « Les ABC sont tous d'arrogants enfants gâtés » , avance un homme, local lui aussi. On entend dire également que les Chinois d'outre-mer « accaparent » les emplois bien payés et, en outre, qu'ils ont l'esprit de caste, puisqu'« ils ne se fréquentent qu'entre eux » .
Plusieurs Chinois d'outre-mer reconnaissent que tout n'est pas faux dans ce portrait. « On voit en effet de nombreux ABC conduire des Mercedes, vivre dans des appartements achetés plusieurs millions de dollars. Et c'est vrai qu'il leur arrive de paraître arrogants, continue John. Je me suis en tout cas lié d'amitié avec plusieurs d'entre eux. »
Christine Hsu est l'une des fondatrices d'Oriented.com, un site Internet populaire auprès des Chinois d'outre-mer ou élevés à l'étranger qui vivent aujourd'hui à Taiwan. Elle est également l'ancienne présidente de l'association Chinese-American Professionals in Taiwan (CAPT). Comme telle, elle s'est familiarisée avec les stéréotypes auxquels sont confrontés les Chinois d'outre-mer. « Il y a toujours des débats [sur les forums Internet locaux] à propos de la façon dont les Chinois-Américains parviennent à obtenir des privilèges ou des emplois avec une telle facilité », souligne-t-elle.
« Je pense sincèrement que tout dépend de qui vous êtes. Pour les Blancs, par exemple il y a beaucoup d'avantages [à Taiwan], comme il y a aussi beaucoup d'inconvénients. De la même façon, les Chinois-Américains sont avantagés et handicapés. Les obstacles sont différents, mais ils sont nombreux quand même. »
Sans discrimination
La discrimination est-elle l'un de ces obstacles ? Christine Hsu et les autres n'en parlent pas. « Vous entendez des commentaires narquois sur les ABC, les hua qiao, mais cela ne me dérange pas, affirme Michael Lee, un avocat qui est actuellement à la tête de CAPT . Je ne ressens pas de discrimination. »
« L'accueil que j'ai reçu a été merveilleux » , dit Janet Hsieh en parlant de ses premiers mois à Taiwan. Née et élevée à Houston, elle est venue la première fois dans le cadre d'un programme d'échanges entre étudiants. Et si elle ne parlait pas le chinois mandarin quand elle est arrivée, elle n'avait cependant aucune difficulté avec la langue minnan (ou taiwanais, l'autre langue principale dans l'île).
« Mes collègues m'appelaient ah doh gah, ce qui signifie "étranger " en taiwanais, mais cela n'a jamais été dit de façon péjorative ou avec condescendance. Je n'ai honnêtement eu aucune expérience désagréable avec les personnes de mon entourage. »
Son amie, Elise Hu, insiste sur l'importance de la langue pour l'assimilation. « J'ai remarqué que le degré de discrimination envers un étranger est inversement proportionnel à sa maîtrise de la langue.»
« Mais ce n'est pas vrai pour les générations plus jeunes. Les jeunes Taiwanais ont toujours été très excités de rencontrer des étrangers ou des ABC. S'ils les considèrent comme différents, ils font preuve de beaucoup d'ouverture d'esprit à leur égard et veulent passer du temps avec eux, malgré les barrières de la langue. »
Love boat
Si les Chinois d'outre-mer ne sont pas la cible d'une discrimination, cela est peut-être dû au fait qu'ils ont traditionnellement joué un rôle important dans l'économie insulaire en servant souvent d'interface dans le domaine du commerce extérieur.
La commission ministérielle des Chinois d'outre-mer (OCAC) a été fondée en 1926 pour servir de vecteur aux échanges entre les autorités de la République de Chine et tous ceux qui dans le monde ont des ancêtres chinois. Après 1949, elle a promu les relations culturelles entre les Chinois d'outre-mer et Taiwan, les encourageant à renouer avec leurs racines.
L'une des initiatives qui a eu le plus de succès a été celle des love boats ou « bateaux d'amour » comme étaient appelés ces séjours de six semaines ponctués de visites, séminaires et classes de langue proposés aux jeunes Chinois d'outre-mer, et qui avaient pour but de leur faire connaître Taiwan, afin qu'ils tombent « amoureux » de leur héritage culturel. Quel que fut leur sentiment pour Taiwan, les jeunes participants tombaient certainement amoureux, mais entre eux. C'est aussi ce qui a contribué à la réputation de ce programme qui a duré de 1972 à 2000, sous la supervision du China Youth Corps et avec le soutien financier de l'OCAC.
Les « bateaux d'amour » ciblaient larges, l'OCAC estimant à 350 000 le nombre des jeunes Chinois originaires de Taiwan mais élevés et vivant à l'étranger. La commission n'a pas de chiffres sur le nombre de ceux qui, ayant profité à un moment ou un autre de ce programme, sont ensuite revenus pour vivre ou travailler ici, car ceux qui l'auraient fait sont, dès leur installation dans l'île, considérés par la commission comme des insulaires.
Renouer avec l'héritage ?
Pour John en tout cas, les raisons d'un « retour aux racines » sont très personnelles, et la difficulté à s'intégrer bien plus forte. « On dit que, si vous voulez savoir où vous allez, il vous faut savoir d'où vous venez, avance-t-il. Je suis venu ici pour renouer avec mon héritage culturel mais, malgré tous mes efforts pour parler la langue ou comprendre la culture locale, je me sentirai toujours étranger. » Il admet néanmoins que les considérations qui le poussent à penser ainsi sont davantage d'ordre personnel, puisqu'il ne considère pas avoir subi de préjudice sur place.
« En fait, plus je reste à Taiwan, plus je réalise combien je me sens Américain . D'ailleurs, c'est amusant, remarque-t-il , aux Etats-Unis, j'ai toujours été considéré comme un Chinois -Américain, alors qu'ici, je suis d'abord vu comme un Américain et après seulement comme un Chinois. »
Beaucoup de ceux qui ont connu la même situation le comprennent. « Les Chinois-Américains sont toujours partagés entre les deux cultures, où qu'ils se trouvent , assure Christine Hsu. Les éléments qui permettent de définir l'identité ethnique tiennent souvent davantage de la perception personnelle que de la réalité. »
« Il n'y a pas [à Taiwan] de melting-pot culturel, ajoute Michael Lee. La culture chinoise est telle qu'en général, vous l'acceptez ou vous la refusez entièrement. »
John, quant à lui, prévoit de continuer ses études de la langue et promet qu'il retiendra le mot chinois pour « soupe ». Mais il n'en perd pas pour autant de vue l'ironie de la situation : « J'étais Chinois avant même que l'on me donne un nom. Mais ici à Taiwan, on ne me prête pas plus d'attention pour ça, et je crois qu'il en sera toujours ainsi. » ■