05/04/2026

Taiwan Today

Taiwan aujourd'hui

Ressources humaines: une compétition stratégique

01/11/2008
HAO CHEN-TAI / ARCHIVES GIO Au pied des collines, le quartier de Nangang, à Taipei, concentre un grand nombre de sociétés du secteur des hautes technologies.

Ces 20 dernières années, le développement des économies asiatiques a permis aux Etats de la région de rivaliser avec l’Europe et les Etats-Unis, mais un domaine a été particulièrement négligé, celui de la quête de talents à même d’entretenir ces succès économiques et de pérenniser la conquête des marchés. Comment Taiwan se positionne-t-elle dans cette guerre des ressources humaines, quelles sont ses forces et faiblesses, et dans quelle direction l’île doit-elle travailler pour garantir les profits de demain ?

La circulation transnationale de la main-d’œuvre qualifiée n’est plus un phénomène nouveau, ni dans les économies développées ni en Asie de l’Est. A l’époque de la loi martiale, à Taiwan, les meilleurs étudiants issus des familles aisées allaient étudier aux Etats-Unis. Les temps ont changé, et le secteur manufacturier aux Etats-Unis a commencé à décliner au milieu des années 80. Les Taiwanais restés sur place pour travailler se retrouvèrent souvent, à la quarantaine, sans beaucoup de perspectives. A l’inverse, à Taiwan, la mutation industrielle était en marche. Attirés par les opportunités professionnelles dans les secteurs des hautes technologies et de l’électronique, ils commencèrent à rentrer au pays. Parmi ceux-là, Morris Chang [張忠謀], qui dirigeait aux Etats-Unis la General Instrument Corporation, a pris, à son retour en 1985, la tête de l’Institut de recherche industrielle et technologique avant de fonder Taiwan Semiconductor Manufacturing Company (TSMC), aujourd’hui l’un des leaders mondiaux de la puce électronique. Ce sont ces talents rentrés de l’étranger qui ont construit les fondations de l’industrie des hautes technologies, telle qu’elle existe aujourd’hui dans l’île.

Le marché chinois ?

Avec l’émergence de leurs économies, la bataille que se livrent les Etats asiatiques pour attirer et conserver la main-d’œuvre la plus performante n’a cessé de prendre de l’ampleur. La Chine continentale ou l’Inde s’inquiètent d’ailleurs de la rareté de personnels qualifiés, dotés des compétences et de l’expérience nécessaires pour pérenniser la croissance et assumer les plus hautes responsabilités dans les secteurs publics et privés.

Cette problématique de la rareté de la main-d’œuvre très qualifiée s’est encore renforcée avec l’implantation, ces dernières années, de grands groupes européens, américains et japonais sur le continent chinois. Toujours à la recherche des meilleurs professionnels locaux pour mener à bien leurs opérations, leur présence a créé des tensions sur le marché de l’emploi, intensifiant la bataille pour les meilleurs. « L’offre et la demande ne sont pas équilibrées en Asie, surtout dans les domaines de la direction d’entreprise et des hautes technologies », explique le professeur Bert Lim [林建山], président de la World Economics Society, un institut de recherche taiwanais, et expert en politiques publiques. Selon des chiffres de l’Université Duke, en Caroline du Nord aux Etats-Unis, en 2005 la Chine a formé 350 000 ingénieurs, et l’Inde 600 000, alors qu’aux Etats-Unis, ils n’ont été que 70 000 à entrer sur le marché du travail. Ces ingénieurs asiatiques, fraîchement émoulus de leurs écoles, peuvent être comparés à une armée de jeunes experts prêts à partir à l’attaque des nouveaux marchés mais, selon Bert Lim, ils pèchent par leur manque d’expérience, surtout celle du travail dans des environnements manufacturiers modernes, et ils ne sont pas préparés à affronter la compétition internationale.

La fuite des cerveaux

Dans cet environnement régional extrêmement compétitif, les Taiwanais disposent d’un certain nombre d’avantages sur leurs voisins chinois, sud-coréens, singapouriens et hongkongais : ils peuvent aussi bien travailler en mandarin qu’en anglais et sont en général très bien formés à la gestion et au secteur manufacturier.

Le fait qu’en 2007, Toshiba soit venu recruter à la sortie des écoles d’ingénieurs insulaires, allant jusqu’à envoyer au Japon à leurs frais les candidats retenus pour subir les épreuves de recrutement, montre combien la main-d’œuvre taiwanaise est recherchée. Les sociétés singapouriennes travaillant dans le secteur des hautes technologies ont suivi la même stratégie, en organisant même des salons de l’emploi au Parc industriel et scientifique de Hsinchu, espérant ainsi séduire les jeunes talents locaux. Mais ce qui est bon pour les Taiwanais pris individuellement l’est peut-être moins pour Taiwan et son économie. Dans le contexte de cette compétition acharnée pour les meilleurs, l’île ressemble de plus en plus à un exportateur plutôt qu’à un importateur de main-d’œuvre qualifiée.

Travailler pour un patron chinois

Les statistiques publiées par le ministère du Travail montrent pourtant que le nombre de cols blancs étrangers employés dans l’île est en constante augmentation. En juin 2007, on en comptait 30 815, un nombre record, et en hausse pour l’année 2008. Mais ces chiffres masquent néanmoins le fait que Taiwan est la lanterne rouge des pays asiatiques pour ce qui est d’attirer les talents étrangers.

Le cabinet de conseil McKinsey a récemment publié une étude montrant que la proportion des cadres supérieurs étrangers parmi le personnel de direction des 100 premières entreprises dans le monde s’évaluait à 11%. Cette proportion tombe à 5% pour les 100 premières entreprises américaines, à 4% pour les entreprises sud-coréennes, à 3% pour les indiennes et les chinoises et juste à 2% pour les 100 premières sociétés insulaires. Même dans le secteur des hautes technologies, le plus internationalisé, la proportion de cadres supérieurs étrangers s’établit à 4%, un taux toujours inférieur à la moyenne planétaire.

Mais le phénomène réellement préoccupant pour l’île reste celui de la fuite des cerveaux. On estime à 1,5 million le nombre de Taiwanais travaillant ou ayant créé leur propre entreprise en Chine. Chiu Wen-jen [邱文仁], directeur du marketing de 104 Job Bank, une société spécialisée dans les ressources humaines, estime qu’il s’agit là d’un phénomène devenu ordinaire. On compte de plus de plus de cadres supérieurs insulaires travaillant pour des patrons chinois et relativement satisfaits de leur sort.

Un problème de salaires ?

A l’époque du boum de l’industrie des hautes technologies dans l’île, les employés du Parc industriel et scientifique de Hsinchu faisaient figure d’aristocrates avec leurs salaires mirobolants, dont les augmentations annuelles étaient indexées sur le cours de l’action de leur entreprise en bourse. Une politique salariale généreuse et pas seulement limitée au personnel de direction permettait aussi aux employés de toucher les bonus de fin d’année sous forme d’actions de leur entreprise. Cette pratique est désormais révolue avec l’entrée en application d’une mesure adoptée par le gouvernement en janvier 2008, intimant aux entreprises de faire figurer à leur bilan ces cessions de titres, dans l’objectif d’améliorer l’exactitude de leurs rapports financiers. Pour Bob Tsao [曹興誠], le président d’honneur du groupe United Microelectronics (UMC), cette mesure lèse l’employé alors que les coûts pour l’entreprise augmentent. Il est désormais plus difficile de retenir les talents face aux salaires offerts par les entreprises étrangères. Pour Kwong Dim-lee [沉真立], le directeur de l’Institut de microélectronique de Singapour, en tournée de recrutement à Taiwan, l’excellence a un prix : « Seul l’argent parle, et Singapour est en bonne position pour offrir de meilleurs salaires », déclare-t-il sans ambages.

L’industrie des hautes technologies, l’une des plus solides et performantes de l’île, est la plus susceptible de recruter des talents étrangers.

Aller là où est l’argent

Les salaires taiwanais ne supportent pas la comparaison avec ceux du Japon ou de Singapour, et surtout, les entreprises insulaires offrent moins d’opportunités à leurs employés du fait de la taille réduite du marché intérieur. Aujourd’hui à la tête de DigitalWall.com, qu’il a fondé après avoir exercé différentes fonctions dans plusieurs entreprises à Taiwan jusqu’en 2006, date à laquelle il s’est installé en Chine, Huang Shao-lin [黃紹麟] revient sur les difficultés auxquelles sont confrontées les entreprises insulaires. « Le modèle d’entreprise dans le secteur de l’Internet s’organise autour de la transformation de chaque visite en une rentrée d’argent. Et lorsqu’on compare les secteurs Internet de Taiwan et de la Chine, où les sites enregistrent des dizaines de millions de visites et dépassent parfois les centaines de millions de membres, Taiwan ne peut résister. Le secteur Internet à Taiwan n’est financièrement pas intéressant et les jeunes entreprises doivent lutter pour survivre. Elles accumulent très lentement de l’expérience et un personnel qualifié, et il est toujours difficile pour elles de passer au niveau supérieur », explique-t-il.

Le modèle d’entreprise du secteur manufacturier, qui vise à réduire le continent chinois à un marché ou une base opérationnelle tout en conservant la direction à Taipei, n’est pas viable pour les entreprises du secteur Internet. « Si on fait exception de I-Part, très peu d’entreprises insulaires ont réussi en Chine, poursuit Huang Shao-lin. Les échecs ont d’abord été liés au fait que le secteur est beaucoup plus développé sur le continent que sur l’île et que les sommes dépensées en marketing sont énormes. Les entreprises taiwanaises ne peuvent pas y être compétitives. Un autre facteur d’échec réside dans le fait que les barrières culturelles existent aussi dans ce domaine, le secteur dépendant de la demande intérieure en biens de consommation. C’est donc un marché où, lorsqu’on transplante un site Internet, il faut réapprendre tous les modes locaux de consommation. »

La taille réduite du marché insulaire limite aussi les possibilités de progression des salaires, notamment pour les professions commerciales dont la rémunération est souvent fonction des performances à la vente, ces dernières étant aussi proportionnelles à la taille du marché.

De ce point de vue, l’avantage chinois réside dans l’immensité de son marché tandis que Singapour et Hongkong se sont transformés en centres financiers étroitement liés au marché chinois et à ceux de l’Asie du Sud-Est, étendant leurs activités hors de leurs frontières. Les Taiwanais qui travaillent dans les grands groupes de la région sont évidemment mieux payés qu’ici.

Taiwan, un tremplin ?

Le parcours d’un ancien étudiant de la faculté de gestion des affaires de l’Université nationale Sun Yat-sen, aujourd’hui responsable des ventes pour la Grande Chine chez Siemens à Shanghai, illustre parfaitement la problématique à laquelle doit faire face Taiwan.

Une fois son mastère en gestion des affaires obtenu, il débute chez un distributeur des produits Siemens, à Taipei, et se révèle extrêmement performant. Trois ans après, Siemens le place dans ses bureaux de Singapour, où il travaille au service du marketing pour l’Asie du Sud-Est. Il passe alors le plus clair de son temps dans l’avion, entre l’Indonésie, les Philippines et l’Inde et gagne deux fois plus qu’à Taipei. Trois ans plus tard, Siemens le mute à Shanghai où il est rémunéré en rapport avec les 60 millions de dollars américains de ventes qu’il rapporte chaque année à son entreprise. A 35 ans, il gagne autant qu’un vice-président d’un grand groupe insulaire coté en bourse.

« Si j’étais resté sur le marché taiwanais, je n’aurais jamais pu être aussi performant », déclare-t-il. Le revers de la médaille, prévient-il, est que la législation du travail singapourienne n’offre pas une bonne protection légale aux cols blancs, et laisse les éventuels conflits se régler à l’amiable. « Tant qu’ils ont besoin de vous, ils vous utilisent, mais ensuite, vous êtes vite mis sur la touche », raconte notre ami taiwanais. La main-d’œuvre singapourienne est très recherchée en Chine continentale alors que les investisseurs étrangers font peu confiance aux employés chinois qui ne manifestent que d’un sens de la loyauté très limité vis-à-vis de leur employeur.

Dustie Yang [楊塵則], qui est responsable des relations publiques dans une co-entreprise en Chine, mais qui a longtemps travaillé à Taiwan dans les médias et pour l’agence de communication Ogilvy, souligne elle aussi que les salaires à Taiwan ne sont pas compétitifs, ce qui fait que les jeunes acceptent un premier poste avec l’idée en tête de revendre leur expérience sur le continent chinois, à la recherche de meilleures rémunérations. Il est donc de plus en plus évident que les jeunes Taiwanais utilisent l’île comme un tremplin, et pour les meilleurs, il est facile de trouver des postes extrêmement bien rémunérés. A long terme, la situation finit par pénaliser les efforts des entreprises insulaires cherchant à transformer et moderniser leurs opérations.

La seule chose à espérer, c’est que ces jeunes professionnels ne supportent pas l’éloignement du pays. Dustie Yang estime qu’il est encore difficile, aujourd’hui, de savoir s’ils vont utiliser la Chine comme un terrain d’entraînement ou s’ils vont s’y maintenir à long terme.

Les universitaires sont aussi l’objet de toutes les convoitises

Les meilleures universités insulaires, comme l’Université nationale de Taiwan, celles de Cheng Kung, de Tsing Hua et de Chiao Tung, sont toutes des établissements publics. La grille salariale est donc calquée sur celles des fonctionnaires et le salaire d’un président d’université à Taiwan, à environ 140 000 dollars taiwanais, reste très en deçà de celui de son homologue de Hongkong, par exemple, qui gagne l’équivalent de 700 000 à 800 000 dollars. Les différences de salaires sont telles avec Singapour ou Hongkong que les universitaires et les chercheurs insulaires ont du mal à résister à ces sirènes. Même en Chine, où les universitaires sont mal rémunérés, les autorités, conscientes de la nécessité d’attirer les talents, offrent aussi des salaires mirobolants aux spécialistes travaillant dans les domaines qui sont considérés comme stratégiques par le gouvernement.

Avec des conditions salariales parmi les plus intéressantes d’Asie, Hongkong débauche les meilleurs chercheurs de l’île mais recrute aussi les talents insulaires déjà installés à l’étranger. C’est le cas de Paul Chu [朱經武], prix Nobel de physique en 1996, qui est actuellement le président de l’Université des sciences et technologies de Hongkong ou encore de Chang Hsin-kang [張信剛], un célèbre spécialiste de biomédecine, qui dirige aujourd’hui l’Université de la ville de Hongkong.

Du fait de la modestie des rémunérations offertes, Taiwan a aussi des difficultés à attirer les meilleurs chercheurs étrangers. Cette année, l’Academia Sinica, la prestigieuse institution de recherche, n’a pu recruter qu’un seul Taiwanais des Etats-Unis sur les quatre qui l’intéressaient, les trois autres ayant accepté des postes en Chine, à Singapour et à Hongkong. Wong Chi-huey [翁啟惠], le président de l’Academia Sinica, estime que la position de l’institution dans cette compétition globale est affaiblie par les contraintes légales, par la pauvreté des rémunérations proposées et par l’internationalisation encore insuffisante de l’île. Il s’inquiète aussi d’une baisse du nombre d’étudiants insulaires se destinant à des études à l’étranger – ce qui, en retour, asséchera les sources de talents.

Mais s’il est vrai que les principaux compétiteurs de l’île dans ce domaine restent la Chine, Singapour et Hongkong, estime Wong Chi-huey, il ne faut pas oublier que beaucoup de ces professionnels très qualifiés ne retournent jamais en Asie, préférant les conditions offertes par les institutions américaines, de réputation mondiale, sans même mentionner l’environnement légal et politique, ainsi que les considérations liées à la qualité de vie.

A l’heure de la mondialisation, les talents de haut niveau sont indispensables au développement d’une nation et la relative faiblesse de Taiwan dans ce domaine a poussé le gouvernement à prendre des mesures pour tenter de rattraper le retard et développer une compétitivité sur le long terme. La main-d’œuvre très qualifiée ne s’embarrasse plus des frontières et le meilleur moyen de l’attirer, ou de la retenir, reste de travailler à l’amélioration de la qualité de vie et à l’édification d’une société ouverte et diversifiée. C’est ici toute la puissance de la nation qui est en jeu. ■

Grâce à ses infrastructures de grande qualité, Hongkong est l’une des places financières les plus dynamiques du monde et continue d’attirer un grand nombre de professionnels formés à Taiwan.

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