La seule chose qui attire les gens au village de Sinkang, dans la campagne centre-ouest du hsien de Kiayi, est le temple de Fongtien, vieux de plusieurs siècles, un des hauts-lieux taiwanais dédié à Matsou, la déesse de la Mer, protectrice des marins et aussi de l'île de Taiwan. Après avoir fait leurs dévotions dans ce lieu sacré et peut-être acheté quelques sinkang yi, des sucres d'orge aromatisés, une spécialité du village, les pèlerins reprennent aussitôt le chemin du retour. Il ne semble pas y avoir de raison de s'attarder.
Mais si on désire faire un peu d'exploration, on découvre que Sinkang possède d'autres attractions historiques. Descendons la petite ruelle à une centaine de mètres au bas du temple. Il se trouve une petite manufacture de toyou(1) que dirige la famille Lin. C'est une des toutes dernières places de Taiwan où on fabrique du toyou selon les techniques traditionnelles. La fabrique se situe dans une maison chinoise en forme de grand H couché dont les fondations remontent à la dernière décennie du XIXe siècle. Elle a encore bien conservé son apparence classique malgré quelques modifications nécessaires.
La pièce centrale, un axe relié aux différentes ailes contient l'autel habituel dédié aux dieux et aux ancêtres. Mais la salle de séjour et les chambres disposées dans l'aile droite sont également des magasins à bouteilles. Tandis que l'aile gauche comprend les salles où se font l'ébullition, le filtrage, le fermentage et où se trouve le cellier du toyou. Dans la cour arrière fermée, sont entreposées quelque cent vingt grosses jarres en céramique d'environ un mètre de haut. Mais la cour avant est ouverte, et les passants peuvent ainsi reconnaître la silhouette fine du vieux maître de céans et de son épouse en train de laver le soja noir ou de charger les bouteilles de toyou tout frais dans une camionnette ou encore dans de grands sacs placés de chaque côté d'une bicyclette pour une prochaine livraison.
Les graines de soja noir sont l'ingrédient de base exclusif, selon une vieille recette traditionnelle chinoise.
« Le bon toyou, c'est comme le bon vin. Plus il est vieux, meilleur il est », s'exclame M. Lin Chuan-yuan, âgé de 65 ans. C'est le propriétaire de la manufacture de toyou Goann-hoat (en pékinois Yuan-fa) de Sinkang. Le toyou est l'appellation locale du tsiang-yo, ou simplement tsiang, un condiment fermenté liquide à base de soja qui est l'ingrédient de base de la cuisine chinoise depuis son invention par des moines chinois au cours du premier millénaire avant J.-C.(2) Ce condiment âcre, à la fois salé et doux, s'est vite répandu dans toute l'Asie [orientale]. Il est naturellement sous la main de toutes les ménagères, du Japon à la Thaïlande depuis [plus de] deux millénaires. Ces quelques dernières dizaines d'années, le procédé de fabrication a radicalement changé avec le développement des techniques modernes. Le toyou est en grande partie produit en masse par un équipement approprié et à l'aide de produits chimiques. M. Lin Chuan-yuan est resté un des rares fabricants à utiliser une méthode ancestrale. C'est presque devenu un art perdu.
Première étape. Les graines de soja sont bouillies. C'est le début de la fabrication du toyou à la manufacture Goann-hoat.
Il a passé presque toute sa vie à travailler avec son père qui a activement maintenu son entreprise en travaillant jusqu'à ses derniers jours en 1990 à l'âge de 91 ans. Et sur son lit de mort, il demandait encore à son fils de prendre bien soin de l'entreprise familiale.
En réalité, la famille Lin n'a pas commencé avec la fabrication du toyou. Quand elle s'est installée à Sinkang en 1883, elle a fabriqué de l'arack, à partir du riz. Elle faisait un bon alcool. M. Lin Chuan-yuan n'a pas eu le plaisir d'en goûter ni de l'apprécier, pourtant le voisinage a longtemps pleuré que la famille Lin ait dû arrêter sa production. En effet, sous l' occupation japonaise (1895-1945), comme la fabrication privée d'alcool était interdite, la famille Lin dut se convertir au toyou. La raison était plutôt simple. L'équipement, les outils pour fabriquer le toyou sont presque les mêmes. Elle fit venir un fabricant de toyou de Silo, dans les environs, pour en apprendre le métier. Et d'après M. Lin Chuan-yuan, sa famille fut instruite d'une recette originaire de Chine du Sud qui conserve au condiment un authentique goût de Chine continentale.
Aujourd'hui, pour des raisons financières et d'approvisionnement, la plupart des fabricants de toyou le produisent à partir du soja et du blé, mais pas chez M. Lin Chuan-yuan qui soutient que le toyou à base de soja et de blé est plus doux et n'a pas l'arôme ni le moelleux du toyou fait uniquement avec du soja noir. Très peu de paysans taiwanais cultivent aujourd'hui le soja noir parce que le marché est restreint et la compétition très forte avec la Thaïlande et la Chine continentale. La manufacture Goann-hoat (Yuan-fa) utilise le soja noir importé qui coûte environ 15 yuans taiwanais (env. 0,60 dollar américain) le kilo, soit la moitié du prix du soja noir insulaire d'une qualité identique. C'est donc le prix qui a fait le choix.
Deuxième étape. Pour activer la fermentation, on ajoute à la main de l'aspergille.
Faire une cuvée de toyou à la main prend six mois. On lave d'abord à grande eau les graines de soja noir. On les fait bouillir sur un poêle en brique utilisé à l'origine à la fabrication de l'arack. La seule différence d'avec les siècles passés est que M. Lin Chuan-yuan se sert d'un combustible local équivalent aux bûches Presto. Ce sont des morceaux de copeaux de bois comprimés qui brûlent plus longtemps avec plus de chaleur que les bûches naturelles. Quand les graines de soja noir sont refroidies, elles sont mélangées avec de la moisissure d'aspergilles et, étalées sur des étagères, mises à fermentation dans une pièce fermée. Elles se recouvrent d'une fine poudre fongique au bout de trois ou cinq jours et sont alors prêtes à la préparation du toyou. On rince le tout pour se débarrasser des aspergilles avec une lance à eau — le seul moment où M. Lin Chuan-yuan se sert d'un appareil électrique, la motopompe —. L'engin est un mélangeur à eau adapté qu'il a acheté il y a plusieurs années à un anguilliculteur des environs.
Après séchage complet des graines noires au bout de quatre ou cinq heures, elles sont salées et versées dans les grandes jarres en céramique. Pleines, elles sont recouvertes d'une feuille de plastique et scellées. On range les jarres dans la cour arrière le temps de la fermentation qui dure au moins six mois. La fabrication du toyou n'est en fait pas très compliquée, explique, M. Lin Chuan-yuan. Le facteur le plus important qui décide de la qualité du produit est le temps. Plus il est long, meilleur il est. Et sans l'âge idoine, le toyou fait-main se détériorera facilement.
Troisième étape. Trois à cinq jours plus tard, la « cuvée » de graines de soja s'est recouverte d'une pellicule fongique. Elle est fin prête à fabrication du toyou.
Au bout de six mois, les jarres sont ouvertes et les graines mises dans des manchons en linge sont pressées pour en extraire un moût fermenté de soja. C'est la « sauce brute », comme on l'appelle. Ici, on use d'un appareil pour la torsion des manchons remplis de graines. C'est une invention du père de M. Lin Chuan-yuan composée de morceaux de bois et d'un cric à pneu. L'étape finale est l'addition de sucre et d'anis à cette sorte de moût, son ébullition et son filtrage à travers d'autres linges, plusieurs fois de suite pour en retirer toutes les fibres végétales du soja. Enfin, le toyou est fin prêt pour la mise en bouteille.
Alors que les fabricants de toyou utilisent des bouteilles en plastique, M. Lin Chuan-yuan se sert — et se ressert — toujours de bouteilles en verre. Il utilise le verre en dehors de toute considération de l'environnement, mais simplement parce que c'était le récipient le plus commode à une époque. Dernièrement, des amis lui avaient suggéré de prendre des bouteilles en plastique meilleur marché, mais il a refusé, estimant un gâchis de devoir les jeter après un seul usage.
Quatrième étape. C'est l'addition de sel et autres ingrédients aromatiques.
Depuis sa fondation, Goann-hoat offre un service de livraison à domicile gratuit aux clients, un peu comme le laitier américain dans le temps. La livraison s'est effectuée à pied, puis à bicyclette, en vélo-porteur, en motocyclette et maintenant, depuis une dizaine d'années, en petite camionnette. « Grâce à ces livraisons à domicile, je peux recevoir directement les commentaires de mes clients, dit M. Lin Chuan-yuan. En même temps, j'établis des liens d'amitié avec eux. » Il proclame fièrement que ses clients n'ont même pas besoin de lui rappeler une commande, car il a pris note de ceux qui en sont démunis. En réalité, ses clients sont tant habitués à son toyou qu'ils détestent le goût des autres variétés de toyou modernes et produites industriellement. Il s'exclame qu'une mère avait récemment essayé un toyou du commerce après en avoir vu la publicité à la télévision. Mais ses enfants s'arrêtèrent de manger à la première bouchée.
Il est également fier de n'avoir jamais utilisé d'ingrédients supplémentaires ou de conservants dans son toyou. Non seulement de tels produits chimiques sont généralement mauvais pour la santé, mais M. Lin Chuan-yuan insiste que ces toyous industriels qui en comportent n'ont pas aussi bon goût. « Ces condiments peuvent se garder plus longtemps et avoir du goût selon certains, mais pour celui qui connaît vraiment le toyou, ils manquent vraiment de cette saveur du bon toyou », ajoute-t-il avec fermeté. Même s'il ne peut expliquer exactement ce qu'est cette saveur, il sait que ce goût est justement la qualité du toyou pour que les clients de Goann-hoat y reviennent à chaque fois depuis des dizaines d'années.
(De gauche à droite) Les bouteilles d'imiou, de koyou et de tsioniou sont répertoriés et étiquetées, toutes prêtes à la livraison.
La manufacture Goann-hoat approvisionne actuellement plus d'un millier de familles de Sinkang [et des environs] dont beaucoup l'utilisent depuis déjà deux ou trois générations. En fait, toute la production est vendue directement de la fabrique aux clients sans passer par des intermédiaires ou des détaillants. Des amis l'encouragent à commercialiser son produit dans les grandes villes, mais M. Lin Chuan-yuan n'y voit aucun intérêt. Ce n'est pas l'argent qui compte, lance-t-il. De plus, je suis trop vieux pour entreprendre une telle promotion.
Il vend la bouteille d'un demi-litre entre 15 et 100 yuans taiwanais (env. 0,60 et 4 dollars américains) selon sa teneur. Selon lui, 90% de sa production mensuelle de 3 600 bouteilles se vend en moyenne 20 yuans taiwanais l'unité, ce qui est nettement moins cher que le toyou mdustriel, d'environ 50 yuans taiwanais la bouteille. Il ajoute que les bouteilles les plus chères sont prises par les visiteurs et touristes. 50 ou 100 yuans taiwanais la bouteille de toyou ne sont peut-être pas une grande somme pour les citadins, mais c'est assurément trop cher pour les habitants d'un petit village comme Sinkang.
Depuis la mort de son père, M. Lin Chuan-yuan et son épouse dirigent toute la fabrication et effectuent eux-mêmes la livraison. Ils commencent le matin à 8h et travaillent jusque tard dans l'après-midi. Ils n'ont pas d'horaires fixes, mais ils sont tout le temps occupés. C'est un grand labeur sans beaucoup d'avantages. Il faut une juste raison pour y tenir, en précisant qu'il est aussi naturel d'avoir hérité de ce négoce que de le poursuivre, car il était le seul fils de la famille. Son père était déjà fabricant de toyou depuis dix ans quand il est né. Il a grandi dans cet univers et a appris spontanément le métier pour continuer l'entreprise familiale.
Mais la tradition se poursuivra-t-elle au-delà puisque le couple a trois fils et quatre filles. Rien n'est moins sûr. L'aîné a essayé quelque temps, mais il a vite trouvé un emploi mieux rémunéré dans une usine près de Taipei. Le plus jeune qui fait son service national a manifesté quelque intérêt pour la petite entreprise familiale. Mais, étant donnée sa formation en électronique, les parents l'encouragent à trouver un meilleur métier. Comme beaucoup de Chinois, les parents Lin ne s'atermoient pas sur leur sort, car ils croient que Matsou les protègent. Ils travailleront aussi longtemps qu'ils le pourront et fermeront la manufacture si personne ne veut la reprendre. C'est triste de parler ainsi d'une entreprise familiale qui a fonctionné pendant trois générations.
Huang Chih-ying
(V.F., Jean de Sandt)
Photographies de Chen Ping-hsun.
La livraison à domicile est un service de la manufacture Goann-hoat, vivement apprécié de toute la clientèle des environs.
(1) Toyou. [to-iou] Appellation taiwanaise du tsiang-yo (n.m.) ou tsiang (n.m.), néologismes désignant un condiment fermenté à base de soja et de blé, pratiquement indispensable à la cuisine chinoise. Il est souvent appelé en français par une explication sommaire, « sauce de soja ». [Du pékinois tchiang, condiment préparé à base de soja et de blé, + yoô, huile.] (NDLR)
(2) Le tsiang-yo, ou tsiang, est déjà connu sous la dynastie de Tcheou (fin XIe siècle-256 av. J.-C.). Son invention n'est certainement pas due à des « moines », comme l'affirme l'auteur, mais aux agriculteurs chinois dans leur ensemble pour relever leur nourriture pauvre. Les communautés monacales en Chine étant bouddhiques ou de son inspiration étaient ignorées en Chine pré-bouddhique. Les grands Classiques chinois (Louen-yu et Cheu-ki, Ve siècle avant J.-C.) mentionnent bien le tsiang, mais sa composition diffère légèrement de celle présentée ici. Riche en protéines, il a donc nécessairement accompagné le riz, aliment pauvre. La consistance onctueuse du tsiang ou sa nécessité à l'alimentation rappelant l'huile lui ont donné la dénomination universelle plus familière : le tsiang-yo.
La tradition livresque enseigne que ce condiment est un produit fermenté à base [de graines] de soja et [de farine] de blé. Or, le tsiang-yo présenté dans ce texte, par sa fabrication particulière à base unique de soja noir, porte une appellation locale spécifique, le toyou, nom générique taiwanais que nous retenons dans cette version française. (La lecture pékinoise de ce terme est toô-yoô, d'une acception différente.) A Taiwan, on distingue encore, selon la teneur et la qualité, le tsioniou (pék. tchiang-yoô) ou encore l'imiou (pék. yin-yoô). Plus concentré et onctueux, il s'appelle koyou (pék. kao-yoô). La terminologie pékinoise n'ayant pas les mêmes acceptions les désigne autrement.
On peut rappeler que la lecture japonaise du tsiang-yo est shô-yu (chô-you). C'est cette prononciation, altérée en soja (soya), que les Hollandais ont rapporté en Europe au XVIIe siècle. Il désigne depuis le dolic commun ou soja. On écrit aussi soya, rappelant la prononciation néerlandaise. Le mot soja n'est pas mandchou, ni d'origine anglaise ou allemande, contrairement à ce qui est enseigné. La langue anglaise, pour désigner le tsiang-yo, en a aussi tiré soy, et parfois en redondance soy sauce, termes que les voyageurs en Extrême-Orient rencontrent plus souvent. Enfin, ceux qui fréquentent les restaurants vietnamiens se garderont bien de le confondre avec un autre condiment totalement différent, le nuoc-mam (une saumure à base de poisson), qui leur est peut-être plus familier. (NDLR)