Les banques alimentaires, les restaurants et les distributeurs s’associent pour recycler les produits, éliminer le gaspillage et aider les personnes dans le besoin.
Les carottes bosselées et les pommes de terre déformées qu’utilise Even Ko [柯詩語] pour préparer le riz au curry dans son restaurant de New Taipei n’auraient jamais atteint les étales des supermarchés. Les légumes qui ne répondent pas aux normes esthétiques rigoureuses exigées par les vendeurs et les consommateurs finissent généralement à la poubelle. Mais des entrepreneurs de plus en plus nombreux, à l’image d’Even Ko, se saisissent de ces denrées disgracieuses. « Ils sont peut-être laids mais ils sont tout autant comestibles et nutritifs que les autres légumes, argumente-elle. Pourquoi devrions-nous les jeter ? »
Even Ko a ouvert son restaurant végane quatre ans plus tôt dans l’arrondissement de Xindian. En 2018 il était l’un des 37 restaurants modèles désignés par le ministère de la Protection de l’environnement en matière de lutte contre le gaspillage. En plus d’utiliser des produits sains quoique peu attrayants, ces établissements étaient salués pour utiliser fruits et légumes dans leur intégralité et pour inciter les clients à emporter les restes de leurs repas chez eux.
Taiwan est un leader mondial de la promotion du réemploi des biens de consommation normalement destinés à la décharge. Selon le ministère, chaque année le pays transforme environ 550 000 tonnes de déchets de cuisine en compost et en nourriture pour les cochons. Le succès d’une telle initiative gouvernementale encourage un nombre croissant d’entreprises à mettre en œuvre des stratégies de recyclage alimentaire et de diminution du gaspillage.
L’entrepôt de la Banque alimentaire 1919 à Taichung, dans le centre de Taiwan, abrite des denrées récupérées principalement auprès d’entreprises privées. (Photo : Chin Hung-hao / MOFA)
Carrefour Taiwan est l’un des exemples les plus parlants du secteur commercial. En 2014, la multinationale française a commencé à mettre en place des centres de don alimentaire dans ses 126 hypermarchés et supermarchés à travers le pays. Ces centres collectent des produits comme les cadeaux alimentaires non réclamés ou le surplus alimentaire des consommateurs. En 2016, Carrefour Taiwan a entrepris de lancer des dons quotidiens de produits invendus ou de denrées périssables disgracieuses au profit d’organisations non gouvernementales. Cette initiative a permis de réutiliser 284 tonnes de nourriture en 2018.
Le distributeur est loin d’être la seule entreprise à Taiwan à agir contre le gaspillage alimentaire. Parmi les nombreux autres exemples on peut citer la chaîne de restaurants 12 Hot Pot, avec plus de 50 enseignes dans le pays, qui a décidé de distribuer de la viande et des légumes ne réunissant pas les bons critères de présentation à des organismes caritatifs en 2017. L’année suivante, Unilever Taiwan a commencé à donner des sachets de soupe à péremption courte.
La plupart de ces produits sont envoyés vers des redistributeurs comme la banque alimentaire 1919. « Dans le passé, les entreprises avaient tendance à vendre les denrées dont la date de péremption approchait à prix réduit, mais aujourd’hui elles sont plus disposées à les donner pour montrer leur générosité », explique Sam Chang [張謙方], directeur de l’organisation à but non lucratif.
Des bénévoles de l’Association de la banque alimentaire du peuple taiwanais expédient du riz et collectent des dons dans une école élémentaire de Taichung. (Aimable crédit de l’association de la banque alimentaire du peuple taiwanais)
Fondée en 2010 par l’Association chinoise de secours chrétien, dont le siège est à New Taipei, 1919 est l’une des plus grandes organisations de ce type à Taiwan. Elle fournit des denrées alimentaires à près de 200 églises qui apportent une aide à quelques 4 500 jeunes défavorisés. La banque alimentaire a également négocié des accords entre 54 églises et 84 magasins avoisinants détenus par Carrefour, PX Mart et RT-Mart.
Afin d’étendre le cycle de vie des produits qu’elle reçoit, 1919 a mis en place une cuisine à Taichung, dans le centre de Taiwan. La structure crée des sauces nourrissantes pour le riz et les nouilles en utilisant des denrées comme les carottes, les pommes de terre, le porc et les conserves de tomates. Les produits finis sont entreposés dans des congélateurs avant d’être distribués à des familles dans le besoin. Selon l’Association chinoise de secours chrétien, la cuisine centrale a produit environ 15 tonnes de nourriture en 2018.
D’une pierre deux coups
Il existe une reconnaissance grandissante du rôle que peuvent jouer les banques alimentaires pour aider les personnes défavorisées, récupérer de la nourriture et réduire le gaspillage, indique Richard Hwang [黃全慶], un professeur associé du département du Travail social de l’Université Chaoyang des technologies, à Taichung. « La prise de conscience du public s’est accrue alors que les banques alimentaires sont passées d’une activité presque exclusivement tournée vers les produits à longue durée de vie comme le riz et les nouilles instantanées à la gestion de denrées périssables comme les fruits, les légumes et la viande. »
Des employés d’un magasin Carrefour de Taipei collectent des denrées périssables invendues afin de les donner à une organisation non gouvernementale voisine. (Photo : Chin Hung-hao / MOFA)
La devise de l’Association de la banque alimentaire du peuple taiwanais, « Pas de gaspillage, pas de faim », reflète ce double rôle. Basée à Taichung, l’association collecte des dons alimentaires et les redistribue auprès d’environ 170 groupes de protection sociale à travers Taiwan. « En luttant contre la malnutrition et en supprimant le gaspillage, nous contribuons à atteindre les objectifs de développement durable des Nations unies », indique sa secrétaire générale Nancy Liu [劉露霞]. Les Objectifs 2 et 12 visent respectivement la lutte contre la faim et une consommation et une production responsables.
En plus de résoudre les problèmes que représentent les produits invendus, les organismes caritatifs peuvent aider à combattre la production excédentaire, affirme Jeff Chen [陳玠甫], secrétaire général de l’Alliance des banques alimentaires de Taiwan. A l’automne 2017, les entreprises d’aquaculture du sud de Taiwan ont dû faire face à un surplus de 480 tonnes de tilapias. L’alliance est intervenue en proposant de distribuer les poissons à des personnes dans le besoin à travers un réseau d’organisations partenaires. « Les groupes participants devaient signer une attestation assurant qu’ils ne vendraient pas les tilapias dans un but lucratif », ajoute-il.
La distribution de denrées périssables a obligé les banques alimentaires à adopter des protocoles de sécurité rigoureux. « Si les organisations voulaient transporter les tilapias frais sur de plus longues distances, elles devaient prouver qu’elles disposaient de suffisamment de congélateurs pour stocker les poissons à moins 18 degrés », précise Jeff Chen.
Des clients attablés dégustent leur repas dans le restaurant d’Even Ko à New Taipei. (Photo : Chin Hung-hao / MOFA)
Dans le même ordre d’idée, Marilyn Su [蘇小真], directrice générale de la Fondation Carrefour Taiwan, mentionne l’importance de maintenir des normes de sécurité alimentaire strictes, ajoutant que son entreprise ne recycle pas les denrées qui périssent rapidement, comme les produits de boulangerie avec de la crème ou de la mayonnaise, afin de ne pas alourdir le travail des banques alimentaires. « Quand elles font des dons, les entreprises doivent être conscientes des répercussions possibles sur leur réputation si la sécurité alimentaire n’a pas été bien prise en considération, explique-t-elle. Tant que cette question est prise au sérieux, le recyclage des aliments et la lutte contre le gaspillage sont des initiatives salutaires. »
Partager ses expériences
Tout en intensifiant ses efforts de lutte contre le gaspillage, Taiwan travaille également à multiplier les échanges internationaux sur la question à travers la Coopération économique pour l’Asie-Pacifique (APEC). En 2014, le Projet visant à renforcer le partenariat public-privé pour réduire les pertes de produits alimentaires dans la chaîne d'approvisionnement avait été lancé à l’initiative de Taiwan. Ce projet sur cinq ans invite les économies membres à s’attaquer au problème des déchets en recyclant la nourriture et en améliorant les pratiques de gestion de la chaîne du froid.
En 2017, la Fondation Carrefour Taiwan était invitée à une réunion de l’APEC à l’initiative du Vietnam afin de discuter des meilleures méthodes de collecte des produits alimentaires rapidement périssables et de collaboration avec les organismes caritatifs. Lors d’une conférence de suivi qui s’est tenue l’an dernier à Taipei, l’Alliance des banques alimentaires de Taiwan a partagé son expertise en tant que plateforme de coordination entre les donateurs et les banques alimentaires.
Une bénévole examine les dons alimentaires déposés dans un réfrigérateur public installé par l’Alliance des banques alimentaires de Taiwan, à Taichung. (Photo : Chin Hung-hao / MOFA)
Les organismes à but non lucratif taiwanais comptent en outre parmi les organisations non gouvernementales internationales les plus engagées sur la question. L’Association de la banque alimentaire du peuple taiwanais représente ainsi le pays au sein du Réseau mondial des banques alimentaires basé à Chicago, la plus grande association internationale de ce type. Lors du congrès 2019 du réseau organisé du 25 au 27 mars dernier à Londres, Nancy Liu a présenté un rapport sur les efforts de son association pour fournir de la nourriture aux enfants défavorisés des régions reculées du pays. L’événement a rassemblé autour de 150 experts venus de 50 pays et territoires.
Sur le plan national, les banques alimentaires taiwanaises s’attachent à démocratiser davantage les notions de recyclage et de diminution du gaspillage. Le dernier projet en date de l’Alliance des banques alimentaires de Taiwan consiste à installer des réfrigérateurs publics dans les villages et quartiers du pays. Les habitants peuvent ainsi déposer dans ces mini-banques alimentaires des denrées que les personnes démunies viennent chercher en fonction de leurs besoins. Des volontaires inspectent régulièrement les réfrigérateurs afin de les garder propres et de s’assurer que les produits peuvent être consommés. A ce jour, l’alliance a déjà installé des réfrigérateurs dans plus de 50 communautés et le nombre devrait atteindre les 150 d’ici la fin de l’année.
Des restaurateurs comme Even Ko et des organisations telles que l’Alliance des banques alimentaires de Taiwan ou l’Association de la banque alimentaire du peuple taiwanais sont très actifs sur les réseaux sociaux, participant ainsi à propager la notion de réduction du gaspillage alimentaire. « Si Taiwan a fait de gros progrès sur la question, dans l’ensemble la population doit continuer à être plus attentive à la quantité de déchets qu’elle produit », conclut Nancy Liu.