05/04/2026

Taiwan Today

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Au pays des mangeurs de lotus

01/03/2001

Le lotus (Nelombo nucifera) symbolise dans la culture bouddhique la perfection et l’harmonie. En Occident, cette somptueuse plante ornementale, qui est en partie comes tible, jouit en revanche d’une réputation mitigée sans doute depuis les déboires d’Ulysse abandonné par ses marins qui, tombés sous l’emprise des lascifs Mangeurs de lotus, oublièrent leur patrie.

Soleil et indolence attendent les hédonistes dans la petite ville de Paiho, près de Tainan. La raison pour laquelle cette ville de 37 000 âmes cultive l’essentiel de la production insulaire de lotus est l’heureuse conjugaison d’un climat tropical idéal et d’une politique agricole ambitieuse. En quelques années, cette plante aquatique de la famille des nymphéas a apporté la prospérité à la région. Cela dit, les planteurs de lotus ne décriraient certes pas leur exist ence comme une vie de plaisirs et de luxure : c’est une culture qui exige beaucoup de travail de qui veut en tirer profit.

L’attrait du lotus vient en partie de ses multiples utilisations possibles. Ses feuilles, une fois séchées, font une savoureuse infusion. Les graines contenues dans sa cupule peuvent être grignotées en apéritif. Sa racine (la partie souterraine de la tige) est servie par les chefs taïwanais sous plusieurs formes : en salade, sautée ou en soupe par exemple. Quant à la partie aérienne de la tige, elle est parfois farcie de riz glutineux, puis tranchée et cuisinée avec une sauce légèrement sucrée et pimentée. Le lotus tient également une place de choix dans la médecine chinoise : il est censé renforcer les poumons et « rafraîchir » l’organisme, entre autres effets bénéfiques.

Avec tout ce qu’elle a à offrir, on aurait pu penser que Paiho déplacerait les foules citadines en mal de nature. La ville n’a pourtant conquis la notoriété que très récemment, lorsqu’un lotophage ordinaire a eu la révélation. C’était en 1995 : la municipalité décida cette année -là d’organiser un « Carnaval du Lotus de Paiho Tainan ». L’idée était d’utiliser la manifestation comme catalyseur afin d’organiser la communauté agricole locale et de lui donner un coup de pouce économique fort nécessaire, au moment de la saison estivale de la récolte.

Le mot carnaval est toutefois trompeur, dans la mesure où il ne s’agit pas tant d’une parade ambulante que d’une invitation à parcourir la région à la découverte de ses « fermes à lotus » luxuriantes et à déguster la production locale. Les touristes bien décidés à tout voir doivent s’en remettre aux plans, aux panneaux indicateurs (certains officiels et utiles, d’autres ni l’un ni l’autre) et deviner à la longueur des files d’attente à l’entrée des restaurants lequels servent les meilleurs plats. Imaginez une gigantesque foire campagnarde prenant ses aises dans une ville tout entière, et substituez les barbapapas par des graines de lotus.

La culture de lotus, à Paiho, a déjà quatre-vingt-dix ans d’histoire derrière elle. Les mares s’étalent ici sur 410 hectares de terrain, soit les deux tiers de la surface plantée en lotus à travers l’île. Les planteurs de Paiho se vantent de dorloter leurs chers nénuphars et de n’utiliser que les meilleurs engrais et matériel agricole qui soient. Racines, cupules, fleurs, tiges tout est récolté, rien n’est gaspillé.

Les planteurs voient d’n mauvais oeil les pratiques de déshydratation, de détrempe ou de décoloration utilisées par les contrebandiers et importateurs sans scrupules pour augmenter la durée de vie en rayon des produits venus du continent ou d’Asie du Sud-Est. Soucieuse de maintenir la qualité de la production, Paiho a choisi de ne pas étendre davantage la surface cultivée, et de se concentrer plutôt sur son image de marque.

Le « carnaval », une idée de la Fédération agricole de Paiho, se tient tous les ans depuis 1995 de juin à août. La première année, les visiteurs venaient en majorité des villages voisins, mais les efforts de la fédération ont retenu l’attention de la commission d’Etat de la Culture (CCA). Chaque année, la CCA sélectionne un festival culturel auquel elle apporte son soutien dans le cadre d’un programme appelé Festival national des arts et de la culture. En 1996, c’est à Paiho qu’elle a choisi d’accorder un supplément d’oxygène en lui décernant une subvention de 20 millions de TWD (645 000 USD) pour financer sa campagne de commu nication.

L’aide de la CCA ne s’est pas bornée à cette généreuse enveloppe : la commission a également financé la création d’un musée du lotus dans la commune voisine de Tapaichu. On y trouve expliqué le rôle de la fleur dans l’art, la musique, la religion et la poésie. « L’objectif de ce musée est d’immerger les visiteurs de dans l’écologie du lotus, explique Su Kuo-liang, son directeur. Nous voulons permettre à tout un chacun d’approcher encore plus près de la nature. » Bien que ce musée soit abrité dans une structure permanente, il n’est ouvert que durant les trois mois que dure le festival. Il est en particulier devenu une étape obligée pour les élèves en classe verte et les autres, qui peuvent y apprendre tout ce qu’ils ont toujours voulu savoir sur le lotus, et même un peu plus. Lors du festival 1999, ce sont ainsi quelque 5 000 visiteurs en moyenne qui ont franchi chaque jour les portes de ce musée pas comme les autres, quoique les entrées aient baissé l’année dernière pour atteindre 4 000 visiteurs par jour « seulement ».

Le Carnaval du lotus continue cependant de gagner en envergure. Les autorités du département [hsien] de Tainan, qui ont elles aussi subventionné la manifestation en 1996, font partie chaque année des sponsors les plus enthousiastes. Chen Shui-bian lui-même s’est arrêté à Paiho alors qu’il était en campagne présidentielle, juste le temps de couper le ruban lors de la cérémonie d’ouverture officielle du 3 juillet 1999 alors que le carnaval battait déjà son plein depuis un mois Le candidat Chen a fait l’éloge de Paiho, modèle de développement agricole réussi, en particulier dans la perspective de la prochaine adhésion de Taïwan à l’Organisation mondiale du commerce (OMC) et des conséquences adverses que celle-ci pourrait avoir pour les communautés agricoles trop lentes à réagir aux évolutions de leur environnement économique.

Le nombre de touristes, qu’ils viennent pour parcourir les plantations, visiter le musée ou goûter aux spécialités de la région, est en constante augmentation depuis le lancement du festival. « En 1999, nous avons eu au moins 200 000 touristes à Paiho pour le carnaval », affirmait Wu Chung-ming, le secrétaire général de la mairie de Paiho, l’été dernier, prédisant environ 300 000 visiteurs pour l’édition 2000 du festival.

Les visiteurs font en général le tour de la ville et des environs, s’arrêtant ici et là pour admirer les innombrables lotus. Dans certaines fermes, ils sont accueillis à toute heure du jour et c’est cette liberté qui fait de la visite de Paiho une expérience si agréable. Après une grande balade dans la campagne humide, les touristes achèvent leur journée par un copieux dîner. Les restaurants de la ville proposent toutes les recettes possibles et imaginables à base de lotus, et un repas de douze plats de quoi sustenter copieusement six bons convives est en général facturé 3 500 TWD (113 USD) à peine. « C’est une sortie idéale pour le week-end », s’enthousiasme un touriste venu de Yongho, dans la banlieue de Taïpei, qui trouve que les quatre heures de voyage jusqu’à Paiho en valent la peine. « J’aime bien venir ici en famille pour une promenade reposante dans les environs et un bon dîner. »

L’argent rentre dans les caisses, mais la naguère paisible Paiho doit aussi subir les conséquences d’une célébrité trop subite. En été, les rues de la petite ville ressemblent à celles de la capitale aux heures de pointe, et le week-end, la chasse aux places de parking tourne au cauchemar. Lorsqu’ils trouvent enfin un espace pour se garer et quittent leur véhicule, les touristes risquent plus de fouler du pied des sacs plastique et des verres en carton qu’un nénuphar qui aurait été déposé là par la brise En outre, des vendeurs à la sauvette qui proposent des produits à bas prix ont envahi les lieux : non seulement ils s’accaparent les bénéfices du festival, mais leurs étals de fortune gâchent aussi tristement le paysage. Enfin, l’afflux de cars de touristes rend parfois la visite du musée pour le moins inconfortable.

Qui plus est, il n’est pas certain que le carnaval ait véritablement été bénéfique aux planteurs de lotus. « Les fermiers de la région n’y ont pas vraiment gagné. Ce sont les vendeurs des rues installés aux abords de la ville qui en profitent le plus , constate Li Jung-tien, le directeur de l’Association culturelle et pédagogique Tien-A-Ko. Il s’agit en fait d’un sentiment artificiel de prospérité qui dure de juin à août. Les fermiers devraient faire le point et prendre des initiatives pour exploiter le carnaval au maximum. »

D’un autre côté, on peut avancer que le chiffres d’affaires est excellent. Les produits alimentaires à base de lotus entrent maintenant pour une part importante dans les revenus de la ville : en 1999, les ventes de graines et de tige en poudre se sont montées à pas moins de 300 millions de TWD (9,7 millions d’USD). Yu Shun-ta, le directeur de la Fédération agricole de Paiho, indique que le prix du paquet de graines de lotus de 600 grammes est passé de 160 à 250 TWD (de 5,16 à 8,06 USD) en cinq ans. Le planteur de lotus Huang Wen-chun reconnaît avoir profité de cette embellie, mais se dit préoccupé de la tendance actuelle. « Bien sûr, dit-il, j’ai vu mes revenus augmenter depuis la création du festival, et cela est très positif pour nous. En réalité, ce sont les produits importés, légalement ou non, qui nous font beaucoup de mal, pas le carnaval. »

M. Huang a de bonnes raisons d’être inquiet. La tige en poudre, qui est d’ordinaire vendue au détail par sachets de 600 grammes, est délayée dans de l’eau chaude ou froide, un breuvage apprécié pour ses vertus « refroidissantes ». Ces sachets de poudre sont vendus par les commerçants de Paiho à 350 TWD (11,29 USD) environ. Or les produits importés en contrebande du continent s’écoulent à 500 TWD (16,13 USD) les trois sachets. Cela dit, la principale menace reste sans aucun doute l’adhésion de Taïwan à l’OMC. Il faut savoir que les droits de douane actuellement appliqués aux importations agricoles sont de 20%. Si Taïwan est admise à l’OMC, ce qui devrait arriver d’ici quelques mois, la taxe appliquée aux importations agricoles tombera à 14,1% dans un premier temps, puis à 12% six ans plus tard. Le lotus importé sera inévitablement plus compétitif encore qu’aujourd’hui.

Le Bureau de la culture du hsien de Tainan a promis de faire son possible pour résoudre l’un au moins des problèmes des planteurs. Il se prépare à coopérer avec la municipalité de Paiho pour débarrasser la région des vendeurs à la sauvette. « Nous serons toujours heureux d’apporter notre soutien au festival de Paiho, dit Yeh Chia-hsiung, le directeur du Bureau de la culture du hsien de Tainan. Ce festival revêt une grande importance pour nous, parce qu’il sert de modèle pour le reste du département. »

Une autre initiative notable est la décision des autorités locales de collaborer avec la Fédération agricole de Paiho pour mettre au point un label d’appelation d’origine contrôlée réservé à la production de Paiho. « Je soutiens totalement la politique de la Fédération, dit le planteur Huang Wen-chun. Il est essentiel que les consommateurs sachent que nos lotus sont les meilleurs, et qu’ils puissent facilement les distinguer des autres sur les rayons. »

Bien que le carnaval en soit maintenant à sa cinquième édition, la municipalité admet ne pas encore se sentir capable d’organiser des activités s’étalant toute l’année. En effet, reconnaît Chang Shih-hsien, le maire de Paiho, les problèmes de ressources humaines et financières sont devenus de plus en plus évidents au fur et à mesure que la manifestation prenait de l’ampleur. Wu Chung-ming ajoute que depuis le lancement du festival, la mairie et la Fédération agricole de Paiho ont à peine les moyens de couvrir les frais à eux deux. « Nous en avons marre de manquer d’argent et de main-d’oeuvre au moment du festival. J’apprécierais que les supérieurs, au gouvernement, nous donnent des conseils sur la façon de coordonner tout cela. »

Les « supérieurs » sont conscients des difficultés, mais sont encore bien loin de pouvoir proposer une méthode infaillible pour l’organisation d’une manifestation de ce genre. Les commissions d’Etat de l’Agriculture et de la Culture supervisent le festival, mais elles s’en tiennent à leur point de vue respectif. Quant à l’agence de la Planification et de la Construc tion, au ministère de l’Intérieur, elle s’est contentée de promettre d’éliminer les nombreux panneaux de signalisation parasites. « Finalement, rien ne se fait parce que les administra tions concernées ne coopèrent pas entre elles , se lamente Wu Chung-ming. Nous ne pouvons rien faire. »

Yeh Chia-hsiung, le directeur du bureau de la culture du hsien de Tainan, prend acte des critiques, mais proteste que Paiho s’est enrichie. « Les revenus des agriculteurs ont véritablement augmenté, affirme-t-il. Regardez combien se vend un paquet de graines de lotus ! Regardez toutes ces nouvelles rues pavées à travers la ville ! C’est un signe révélateur du bien que le carnaval a fait à cette commune. »

Pour être honnête, le caractère spontané et légèrement désorganisé de la manifestation est peut-être l’un des ses principaux attraits. Ce joyeux bazar au coeur de l’été étant un franc succès, Paiho a fait des émules. Le village de Kuanyin, dans le hsien de Taoyuan, et celui de Kuangfu dans le hsien de Hualien, se présentent elles aussi comme des paradis du nénuphar, en faisant remarquer qu’elles sont comme c’est pratique ! situées aux portes de la capitale. Paiho a riposté l’été dernier en ajoutant au menu du carnaval des services de location de bicyclettes, des possibilités de logement chez l’habitant et même un concours de photographie. Des attractions touristiques sans rapport direct avec le lotus sont également vantées dans les brochures publicitaires de Paiho, comme le temple de Tahsien et le Parc aquatique de Liuhsi, dont les élégantes fontaines font la joie des enfants qui viennent s’y ébattre pendant la canicule.

Quoi qu’il en soit, ainsi que le rappelle Chang Shih-hsien, Paiho est avant tout « le Pays des nénuphars », le lotus étant « ce que la ville a de plus précieux ». Tout aussi précieux est le travail fourni par Paiho pour donner à ses habitants un nouveau départ. Qui sait, peut-être que dans quelques dizaines d’années le lotus sera associé dans la mémoire collective non seulement à l’art, à la littérature et à la cuisine, mais aussi à la ville de Paiho.

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