>>Sauvées de l’oubli dans lequel elles sombraient, la culture et les traditions hakka connaissent aujourd’hui une renaissance. Un détour par Peipu, petite ville du hsien de Hsinchu, permet de s’en convaincre
Il y a trois ans, Peng Yao-feng [彭耀鋒] retournait dans sa ville natale, Peipu, pour ouvrir avec un ami une maison de thé proposant du lei cha, un thé traditionnel hakka. A l’époque, les établissements de ce genre, visant essentiellement une clientèle touristique de passage, se comptaient sur les doigts de la main. Aujourd’hui, Peipu recèle pas moins d’une cinquantaine de maisons de thé pour une population de 10 000 habitants. Peng Yao-feng a lui-même récemment ouvert son propre établissement où il chante des airs hakka en s’accompagnant à la guitare pour distraire les touristes. « Les gens apprécient et chantent avec moi », dit-il.
Ce qui se passe à Peipu reflète un intérêt croissant pour les cultures minoritaires de Taiwan, et celle des Hakka en l’occurrence. Originaires de Chine du Nord, ils émigrèrent vers le sud il y a plus de 1 000 ans et s’installèrent principalement dans la province du Guangdong. Puis, au XVIIe siècle, à la suite des Min du sud du Fujian, des membres de ce groupe de population émigrèrent à Taiwan, où ils continuèrent à vivre en communautés soudées, préservant ainsi leurs traditions.
Aujourd’hui, on estime la population hakka de Taiwan à 4 millions d’individus. Peipu est l’un des endroits où leur culture particulière est la plus florissante. La ville a su préserver des sites historiques de qualité tels que la maison Chin Kuang Fu. Construite en 1834 par des descendants de Hakka venus des provinces du Guangdong et du Fujian, elle abrita l’administration locale chargée, entre autres, de protéger les colons des raids aborigènes. Maintenant entourée d’immeubles sans charme, cette modeste maison sans étage fut construite sur le plan architectural traditionnel de l’époque, trois corps de bâtiments enserrant une cour centrale. Dans cette région comprenant les hsien de Taoyuan, Hsinchu et Miaoli, où se concentre la communauté hakka insulaire, c’est le seul monument historique de classe nationale qui subsiste aujourd’hui.
Néanmoins, il reste à Peipu d’autres bâtiments dignes d’être préservés, et c’est la raison pour laquelle la Fondation Chin Kuang Fu a été établie en 1995. S’installant dans une maison voisine, la résidence Chiangahsin, son premier projet fut de restaurer cette bâtisse. Construite entre 1946 et 1949, la résidence Chiangahsin a été classée monument historique en 2001 et accueille depuis des expositions ayant trait au passé de la région.
Peng Te-yen [彭德燕], membre du comité directeur de la fondation, explique que l’objectif premier était d’éveiller l’intérêt de la population locale pour son patrimoine culturel. « Au départ, ils étaient très impatients. En fait, ils attendaient tout de l’Etat. » Puis, petit à petit, les habitants de Peipu ont appris à être fiers de leur ville et à prendre des initiatives. C’est ainsi que les maisons de thé se sont ouvertes les unes après les autres, le long des ruelles du vieux Peipu. L’administration du hsien de Hsinchu a également apporté son aide en repavant les rues anciennes et en rénovant les aménagements urbains. Tout cela a contribué à resserrer les liens communautaires, et la population est même devenue plus attentive à la propreté de son environnement.
Le résultat pour les habitants de Peipu est un cadre de vie agréable et riche culturellement qui a séduit les touristes et,par ce biais, favorisé le regain de l’économie locale. Visites guidées des sites historiques, dégustations de spécialités hakka, panoramas alentour agrémentent l’étape. S’ils ont de la chance, leur arrêt à Peipu correspondra avec l’une des foires organisées chaque année pour la promotion de la cuisine locale, des kakis séchés, ou d’autres spécialités telles que le lei cha. Et s’ils souhaitent en apprendre un peu plus sur l’histoire de la région, ils pourront acheter l’ouvrage préparé par la Fondation Chin Kuang Fu qui est illustré de photos anciennes et dont Peng Te-yen n’est pas peu fier.
Le nouveau départ de Peipu est l’une des manifestations de la renaissance de la culture hakka ces dernières années dans l’ensemble de l’île, en grande partie sous l’égide de la commission d’Etat des Affaires hakka, créée en juin 2001. Cette administration soutient de préférence les initiatives pouvant avoir des retombées financières positives pour les communautés concernées. C’est par exemple le cas du Festival des aleurites en fleurs. Organisée pour la première fois en 2002 par une petite communauté hakka de Miaoli, cette fête de printemps a été reprise cette année à Taoyuan, à Hsinchu et à Taichung, avec le soutien de la commission. On trouve les aleurites, ou arbres à huile, en grand nombre dans les régions vallonnées où vivent les Hakka. Leurs graines fournissent une huile aux propriétés imperméables dont on enduisait les ombrelles en papier, et leur bois servait à fabriquer des allumettes, des sabots et des tiroirs. La commission s’est félicitée du succès du festival qui a attiré 170 000 visiteurs et rapporté 400 millions de dollars taiwanais à l’économie locale. Elle envisage maintenant la création de deux parcs de loisirs à thème hakka, l’un à Miaoli et l’autre à Pingtung, proposant hébergement, jeux, expositions et spectacles folkloriques.
La communauté hakka se distingue principalement par sa langue, un dialecte chinois spécifique, qui tombe en désuétude. La présidente de la commission d’Etat des Affaires hakka, Yeh Chu-lan [葉菊蘭], insiste justement sur le fait que la crise d’identité que traverse aujourd’hui la communauté est principalement due à la disparition progressive de sa langue. On estime que le dialecte n’est plus parlé couramment que par 60% des Hakka de plus de 50 ans, et par à peine 10% des jeunes de moins de 13 ans. « A Taiwan, constate Yeh Chu-lan, les descendants de Hakka sont nombreux, mais ils n’osent parfois pas s’identifier comme tels, parce qu’ils ne parlent pas le dialecte. »
L’une des raisons du déclin de la langue est bien sûr le départ des jeunes, qui quittent les communes hakka pour faire des études ou trouver du travail dans les grandes villes. Quant à la domination du chinois mandarin, après la Deuxième Guerre mondiale, elle a également beaucoup fait reculer l’usage des dialectes hoklo (ou minnan) et hakka. Ces dernières années, le dialecte hoklo, communément appelé taiwanais, a regagné en popularité grâce aux programmes télévisés diffusés dans cette langue, mais aussi à la décision de personnalités politiques de le parler quotidiennement dans leur vie publique. Le dialecte hakka n’a pas eu la même chance, doublement marginalisé qu’il est par l’usage courant du mandarin et du hoklo. Yeh Chu-lan insiste donc sur l’utilisation de la langue hakka, composante de la diversité culturelle et linguistique de l’île.
Cette année, pour populariser le dialecte, la commission a affecté 300 millions, soit un tiers de son budget, à la création d’une chaîne de télévision hakka qui a été inaugurée au mois de juillet. Sur cette chaîne, tous les programmes sont en hakka, sous-titrés en chinois. C’est un réconfort longtemps attendu pour cette communauté culturelle et linguistique, et c’est en même temps le moyen de se faire connaître auprès des autres communautés. Des programmes éducatifs sont prévus pour aider et encourager les gens à parler le dialecte, par exemple avec des clips vidéo pour inciter le jeune public à chanter en hakka.
Pour promouvoir l’apprentissage du dialecte parmi les jeunes, la commission coopère également avec le ministère de l’Education. Depuis 2001, les écoles primaires doivent réserver 40 minutes par semaine à l’étude de la langue d’origine des élèves - minnan, hakka ou l’une des langues aborigènes encore parlées à Taiwan. De plus, pour garantir la qualité de l’enseignement du hakka, la commission assure actuellement la formation de 450 professeurs du dialecte. Cette année, elle a également distribué 5 millions de dollars taiwanais à 62 écoles, surtout dans le primaire, pour le financement d’activités de promotion de la langue, telle cette journée pendant laquelle on demande aux élèves de communiquer en hakka.
La commission d’Etat des Affaires hakka s’efforce également de susciter l’intérêt des universitaires en organisant des colloques et séminaires. C’est ainsi qu’en décembre dernier s’est ouverte une conférence mondiale sur la culture hakka, qui a accueilli, pendant deux jours, plus de 400 personnes, venues de Taiwan et de l’étranger. Les études hakka ont en fait réellement démarré il y a six ans, avec la création du Centre d’études hakka de l’université nationale centrale de Taoyuan. Lai Jeh-han [賴澤涵], initiateur du centre et doyen de la faculté des arts libéraux, explique : « La culture hakka a déjà un certain succès dans les universités étrangères, mais à Taiwan nous n’avions pas encore systématisé la recherche. » C’est chose faite avec le centre que Lai Jeh-han a créé, qui est bien situé puisque c’est à Taoyuan que se trouve la plus importante communauté hakka de l’île.
Au mois de juin dernier, l’université a été plus loin en mettant en place un institut supérieur d’études hakka. Lai Jeh-han, qui lui-même n’est pas Hakka, ajoute que l’an prochain deux nouveaux domaines d’étude seront proposés aux étudiants, la politique et l’économie, qui s’ajouteront aux programmes linguistiques et culturels existants. L’intérêt pour le sujet est contagieux : c’est maintenant l’université nationale Chiao Tung de Hsinchu qui envisage de créer un centre d’études hakka.
Ainsi la culture hakka revit-elle, et cette expérience peut servir de modèle à d’autres minorités pour la préservation de leur héritage culturel. La question hakka devrait intéresser tous les Taiwanais, dit Peng Te-yen, dans la mesure où il s’agit d’un aspect de l’histoire culturelle de Taiwan. Dans cette mosaïque, les Hakka, dont le nom signifie « invité », ont plus que jamais leur rôle à jouer. ■