13/06/2026

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L’épouse face aux traditions

01/03/2011
Mentionnez le Nouvel An lunaire, et Shuzhen, 54 ans, sent remonter en elle un flot de mauvais souvenirs. Il y a trente ans, Shuzhen épousait un homme issu d’une grande famille rurale du nord de Taiwan. Bien que son mari ait été le 3e fils seulement, il avait été le premier à se marier, et c’est donc Shuzhen qui endossa le rôle de la belle-fille dévouée, théoriquement dévolu à l’épouse du fils aîné.

A l’époque, la maison ancestrale était encore en rase campagne, les usines n’avaient pas encore poussé tout autour, et la belle-famille de Shuzhen, comme les voisins, passait beaucoup de temps aux champs. C’est donc sur elle que retombaient les incontournables corvées de la préparation du Nouvel An : récurer la maison de fond en comble, la décorer, faire des stocks de nourriture pour une semaine de festins, préparer des plats de fête et les offrandes pour les ancêtres.

Chaque année, pour Shuzhen, qui travaillait dans l’administration, le stress s’installait au moins un mois avant, à la pensée de tout ce qu’elle aurait à faire. Tous les week-ends du mois précédant le Nouvel An, elle retournait le plus vite possible chez ses beaux-parents par le train depuis Taipei pour se mettre au turbin. Il fallait laver les draps et couvertures de la douzaine de personnes qui vivaient sous le toit familial, et préparer la literie pour les autres membres de la famille susceptibles de rentrer passer les fêtes avec eux.

Quelques jours avant le jour J, il fallait qu’elle prenne des congés pour faire les courses et la cuisine, sans aucune aide. Sa belle-mère refusait de se charger d’autre chose que de la préparation des traditionnels angguguei, ces jolies pâtisseries de couleur rouge, d’ordinaire fourrées à la pâte de cacahuète.

Comme la ferme familiale était située près d’un port de pêche, le repas de réveillon devait comporter, en plus de tout le reste, de beaux plats de fruits de mer. Shuzhen, qui n’avait jamais touché à une casserole avant de se marier, est devenue par la force des choses une cuisinière accomplie, capable de servir un banquet d’abord pour une dizaine de personnes, puis beaucoup plus, le clan s’agrandissant avec les mariages et les naissances.

« J’étais tellement jeune quand tout cela a commencé que cela m’a peut-être permis de mieux résister au stress », commente Shuzhen, en comparant son stoïcisme avec la colère de sa belle-sœur lorsque celle-ci dut prendre le relais une année. En fait, sa belle-mère avait été à la même enseigne en intégrant la famille de son mari. Les traditions ont la vie dure ! En même temps, dit-elle, il faut profiter du temps que l’on a avec les plus anciens, et les fêtes du Nouvel An sont une occasion de leur témoigner de l’affection.

Mariées aux traditions

Les femmes d’âge mûr ne sont pas les seules à stresser à cause des charges qui leur incombent au moment des fêtes. La période est un champ de mines pour bien des jeunes femmes.

A l’approche du Nouvel An, dans les forums Internet, les questions fusent : « Comment persuader ma belle-mère d’acheter des repas de fête tout prêts ? » ; « Que répondre si on me demande quand je fais un bébé ? » ; « Faut-il préparer les étrennes chacun de son côté ou en couple ? » ; « Combien de jours puis-je raisonnablement passer chez mes parents sans que mon mari s’insurge ? » ; « Comment faire accepter à ma belle-famille que je passe les fêtes chez mes propres parents ? »...

Toutes ces remises en cause des dogmes établis peuvent évidemment avoir des conséquences sur la relation au sein du couple. Mme Xie, enseignante, raconte que depuis son mariage il y a 13 ans, elle a recours à la même excuse pour esquiver les corvées : trop de copies à corriger. Pas question pour elle de courir à la campagne, à Pingtung, où habitent ses beaux-parents, dès qu’arrive une fête du calendrier lunaire, d’autant qu’elle a peu de goût pour les banquets de sa belle-mère. A chaque fois, cette dernière prépare les sansheng (les trois animaux sacrificiels), c’est-à-dire de la viande de porc, du poisson et du poulet, le tout en grande quantité. Ces viandes seront d’abord placées en offrandes sur l’autel des ancêtres ou des divinités locales, puis sautées dans un grand wok avec des feuilles de patate douce. La seule pensée de ce plat rustique fait frémir Mme Xie. Ses tentatives pour apporter un peu de variété au banquet de réveillon ont lamentablement échoué, sa belle-mère refusant toute entorse aux rites qu’elle observe en la matière.

Une année, dit-elle, elle avait réussi à convaincre son mari de rompre avec la tradition et d’aller passer la soirée du Nouvel An chez sa mère, à Taichung. Mais le lendemain, lorsqu’ils arrivèrent chez sa belle-mère à Pingtung, ils s’aperçurent avec embarras que cette dernière avait passé le réveillon toute seule, ses autres enfants ayant suivi leur exemple et décidé de passer la soirée dans leur belle-famille respective. Evidemment, c’est elle qui porta le chapeau, raconte Mme Xie. « Ma belle-mère était très en colère. Elle m’a accusée d’être une provocatrice et d’avoir ruiné l’harmonie familiale. Du coup, cette année, je me suis résignée à jouer les belles-filles obéissantes. J’ai même cru avoir une bonne idée en proposant que nous allions tous au restaurant ce soir-là, mais mon mari l’a très mal pris. » Ce qu’elle voudrait en réalité, c’est pouvoir passer les fêtes dans sa propre famille, quitte à ce que son mari rentre seul chez ses parents. « Mais au train où vont les choses, je ne crois pas que cela va être possible… »

Pic émotionnel

Même lorsque l’épouse s’entend bien avec sa belle-famille, les réunions du Nouvel An peuvent raviver de vieilles blessures. Mme Huang, qui n’a eu son premier enfant que sept ans après son mariage, se souvient combien, avant cette naissance, elle redoutait les réunions familiales : elle était traitée comme une « citoyenne de seconde zone », dit-elle, alors qu’elle avait bien plus que ses belles-sœurs à montrer en matière de diplômes et de carrière. C’était pourtant elle qui se voyait invariablement chargée de s’occuper de faire manger les neveux et nièces et de faire la vaisselle, une fois la ripaille terminée. « Toi qui n’a pas d’enfants, tu as le temps ! », s’entendait-elle dire invariablement. La situation a fini par évoluer avec la naissance de sa fille. « Maintenant, on me traite de façon équitable. »

 

La relation entre la belle-mère et la belle-fille évolue.

Toutes ces histoires peuvent paraître sans importance, mais souvent, les frustrations du Nouvel An sont la goutte qui fait déborder le vase. Chen Mei-yi [陳玫儀], de la Fondation Awakening, a constaté que les appels de personnes demandant des conseils sur le divorce sont deux fois plus nombreux après les fêtes de Nouvel An. « En général, ce n’est pas que ces gens aient eu de gros conflits pendant les fêtes, mais simplement que les rituels ont cette fois-là été ressentis comme insupportables à des couples dont le mariage battaient déjà de l’aile. »

Paternalisme

Autre problème potentiel pour les femmes mariées, la coutume qui exige qu’elles retournent chez leurs propres parents au second jour de l’année lunaire. Liu Huan-yueh [劉還月], un chercheur dont le champ d’investigation privilégié est les coutumes populaires, affirme que les premières traces de célébration du Nouvel An en Chine remontent à la dynastie des Zhou (1046-256 av. J.-C.). Dans la culture han, rappelle-t-il, la femme est considérée comme entrant dans la famille du mari. Ce n’est qu’une fois le gros des festivités passé, le deuxième jour, qu’elle peut retourner chez ses parents, mais comme « invitée » seulement, d’où la coutume qui consiste pour elle à apporter des cadeaux, preuves que tout se passe bien pour elle dans sa nouvelle famille. « C’est une coutume dont le rôle est de confirmer le changement de statut de l’épouse. » Pour que les femmes se plient d’elles-mêmes à ce genre de coutumes, les cultures traditionnelles créent des tabous, poursuit-il. C’est ce qui s’est passé avec la croyance répandue chez les Han que la femme mariée risque d’apporter la malchance en rentrant dans sa famille le premier jour de l’année lunaire. Peu d’entre elles se risquent à enfreindre les règles, et les traditions se perpétuent…

Mais les temps modernes ne laissent-ils pas la place à un peu de dépoussiérage ? Tsai Li-ling [蔡麗玲], professeur associée à l’Institut supérieur d’études de genre à l’Université nationale normale de Kaohsiung, trouve ce tabou ridicule. « Cela a autant de sens que l’idée de jeter un sort sur quelqu’un. »

Tsai Li-ling raconte l’histoire de cette vieille dame qui, lorsque sa fille proposa de venir passer le réveillon avec elle pour ne pas la laisser toute seule, refusa tout net : les voisins lui avaient fait valoir que le risque était trop grand de s’attirer la mauvaise fortune ! « Les temps ont changé, nous devrions nous défaire du discours paternaliste qui entoure les coutumes populaires. En particulier, étant donné que les familles monoparentales sont déjà nombreuses et le seront plus encore à l’avenir, il n’y a aucune raison de persister à interdire aux femmes de rentrer chez leurs parents avant le 2e jour de l’année lunaire. »

Pour en revenir aux relations entre belle-mère et belle-fille, qui ont tendance au moment du Nouvel An à se transformer en une relation de maîtresse à servante, l’ironie est que l’une et l’autre sont en réalité des « étrangères », des pièces rapportées. Mais c’est justement cela qui, au moins dans le passé, a pu exacerber l’animosité entre elles, la belle-mère cherchant à consolider ou préserver une autorité souvent gagnée de haute lutte sur le reste de la maisonnée. Malgré tout, elles se retrouveront écartées des principaux rites, comme les hommages aux ancêtres ou l’ouverture du banquet familial, et ravalées au rang de « servantes », alors que le chef de famille et les héritiers mâles jouent les premiers rôles. Et celles qui ont le plus souffert de ces traditions étouffantes sont paradoxalement aussi souvent celles qui tiennent le plus à les perpétuer, déplore Tsai Li-ling.

Solutions créatives

Bien qu’il reste difficile pour les femmes mariées de rompre avec les traditions, on ne peut nier qu’une certaine flexibilité s’installe. Lily Lin [林理俐], présidente de l’Alliance nationale des associations de femmes de Taiwan, note que les jeunes générations ont fait des études et ont été exposées à des idées nouvelles. Et quand la belle-mère n’est pas trop hermétique au changement, de nouvelles approches peuvent être trouvées.

Lily Lin cite le cas de cette femme qui avait préparé un repas de réveillon suffisant pour une armée, trimant jour et nuit au point que le jour du Nouvel An, elle se retrouva aux urgences ! Il y a quelques années, elle a décidé que c’était assez. « Mère, a-t-elle dit à sa belle-mère avec diplomatie, vous travaillez dur toute l’année, alors pour Nouvel An, nous mangerons au restaurant. Nous irons au Japonais, car c’est ce que vous préférez, et c’est moi qui invite ! » Finalement, la belle-mère a été ravie de se mettre sur son trente-et-un pour sortir, et depuis, le Nouvel An n’est plus un cauchemar pour la belle-fille.

Lily Lin, qui est mariée depuis trois ans, et dont le mari est fils unique, dit avoir du mal à refuser de passer les fêtes avec ses beaux-parents. Mais la seconde année de son mariage, elle a proposé quelque chose de peu ordinaire : que ses propres parents et sa sœur soient eux aussi invités à la fête ! Finalement, à sa surprise, cette idée a été bien accueillie. Qui plus est, le deuxième jour, tout le monde s’est retrouvé chez ses parents, beau-père et belle-mère compris… Plus besoin pour les uns et les autres de « choisir leur camp » !

Avec un peu de créativité, de considération et d’ouverture d’esprit, on peut donc trouver le moyen de contenter tout le monde, sans pour autant jeter le meilleur des traditions aux orties. Après tout, le Nouvel An est un moment de réjouissances en famille, il serait dommage de ne pas en profiter !

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