25/05/2026

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Wang Shin-shin, la reine du nanguan

01/03/2006
Wang Shin-shin (1er plan à g.) entourée de quelques membres de Shin Shin Nanguan Company. (AIMABLE CRÉDIT DE SHIN SHIN NANGUAN COMPANY)

>> Le nanguan a trouvé une nouvelle star en la personne de Wang Shin-shin , qui s'est fait connaître du grand public taiwanais à la tête de la troupe Han Tang Yuefu avant de créer son propre ensemble

En novembre dernier, à Paris, les salons du Sénat ont résonné des mélancoliques tonalités de la musique nanguan, un style hérité des dynasties chinoises Han et Tang. La représentation a été donnée par Shin Shin Nanguan Company, sous la direction de sa fondatrice, la musicienne Wang Shin-shin [王心心].

Quelques mois plus tôt, celle-ci avait fait partie des personnalités du monde artistique insulaire que le ministère de la Culture avait conviées à dîner à l'occasion de la visite d'une délégation de six sénateurs français. Son pipa sur les genoux, Wang Shin-shin s'était alors lancée dans un récital impromptu tiré du Rêve dans le pavillon rouge qui avait subjugué les visiteurs. Ceux-ci lui avaient alors fait promettre de venir se produire à Paris.

Invités pour ce concert exceptionnel au Sénat français, des directeurs artistiques de musées et de galeries de plusieurs pays européens sont eux aussi tombés sous le charme, et l'artiste a en un clin d'il vu son agenda se remplir pour les 18 mois suivants.

Précoces débuts

Wang Shin-shin est née il y a 40 ans dans un village pauvre proche de Quanzhou, dans la province chinoise du Fujian. Depuis sa naissance, elle est bercée par la musique nanguan que lui joue son père. Elle a 4 ans quand celui-ci lui offre son premier pipa, qu'il a fabriqué lui-même. C'est son père également qui lui apprend à en jouer et l'encourage à composer ses propres mélodies. « Je croyais que le nanguan était la seule musique au monde ! », dit-elle en se souvenant de ses années d'enfance, entre un père et un oncle musiciens.

A l'âge de 14 ans, elle est sélectionnée pour participer à un concours. C'est à cette occasion qu'elle reçoit pour la première fois un véritable enseignement musical sous la direction d'un professeur. Quelle n'est pas sa surprise de réaliser que son approche, basée entièrement sur son oreille, est totalement erronée. Dans le nanguan, lui explique son professeur, chaque instrument est joué de manière à déstructurer le thème principal. C'est pour elle un véritable choc : elle comprend que, pour progresser, il lui faut tout réapprendre, du début à la fin.


Wang Shin-shin, la reine du nanguan

Wang Shin-shin, qui prône la multiplication des expériences en dehors de leur domaine pour les artistes, a récemment fait ses débuts comme actrice d'opéra. (AIMABLE CRÉDIT DE WANG SHIN-SHIN)

A 18 ans, elle quitte sa famille et sa campagne pour la première fois. A la ville, elle étudie la couture en attendant de pouvoir passer le concours d'entrée à l'Ecole des arts du Fujian (FAS) et, avec un vieux maître-tailleur, ouvre un atelier. Mais elle passe le plus de temps possible en compagnie des troupes locales de nanguan afin d'améliorer son jeu. Son travail à l'atelier s'en ressent, car aux périodes de fêtes - lorsque c'est justement le moment où les clients ont le temps de venir dans son échoppe -, Wang Shin-shin est occupée ailleurs...

Au bout d'un an toutefois, elle réussit l'examen d'entrée de la FAS. A l'époque, Wang Shin-shin, qui n'a jamais étudié la théorie musicale, est incapable de lire les partitions. « Cela a été très difficile, chaotique, mais en m'appuyant sur ma capacité d'écoute et de mémorisation, j'ai fini par jouer correctement. »

Diplômée, Wang Shin-shin est recrutée par l'ensemble Nanyin de Quanzhou. Elle se fait rapidement remarquer en gagnant une série de concours. En 1985, elle enregistre aussi son premier album qui se vend à plus de 20 000 exemplaires la première année. En Chine, elle commence alors à être considérée comme le chef de file de ce style musical ancien.

Une rencontre tombée du ciel

Alors qu'elle est encore à la FAS, Wang Shin-shin est envoyée aux Philippines par la municipalité de Quanzhou pour y participer à une rencontre de musique nanguan. Elle est très excitée de se produire hors de Chine, et aussi parce qu'elle a entendu dire que de nombreux maîtres de musique nanguan sont installés aux Philippines où ils bénéficient du soutien de la communauté chinoise locale. Peut-être ce voyage sera-t-il l'occasion pour elle de rencontrer de grands artistes ? A son arrivée, elle découvre avec déception que le site de la rencontre est un restaurant. Les artistes, raconte Wang Shin-shin, se produisaient dans un petit espace séparé du public par une épaisse cloison de verre et devaient utiliser micros et enceintes pour que la musique parvienne aux oreilles des clients en train de dîner. Ceux-ci ne prêtent pas réellement attention à la musique, occupés qu'ils étaient à manger, boire ou bruyamment jouer au mah-jong. Ce jour-là, dégoûtée, désappointée, Wang Shin-shin envisagea de laisser tomber le nanguan.

Wang Shin-shin, la reine du nanguan

En dehors des tournées, Wang Shin-shin se consacre à l'enseignement dans les universités et les centres culturels de quartier.

C'est alors que l'opportunité d'un changement majeur se présente à elle. A l'époque, c'est le début des échanges culturels entre les deux rives du détroit de Taiwan. A la fin des années 80, certaines troupes taiwanaises de nanguan commencent à se rendre dans la province du Fujian, à la recherche de nouveaux talents. Dans l'une d'elles se trouve Chen Mei-o [陳美娥]. Née à Kaohsiung dans une famille du monde de l'opéra, Chen Mei-o est une passionnée de musique nanguan, et c'est elle qui a fondé la célèbre troupe Han Tang Yuefu. Séduite par les qualités musicales et la grâce de Wang Shin-shin, par sa voix claire et pénétrante, elle réfléchit au moyen de la faire venir à Taiwan. Wang Shin-shin, pour sa part, admirait beaucoup Chen Mei-o pour ses efforts de promotion du nanguan. C'est elle par exemple qui a fait découvrir cette musique en France.

Les deux musiciennes sympathisent. De fil en aiguille, Wang Shin-shin se rapproche de Chen Shou-chun [陳守俊], le frère aîné de Chen Mei-o. Lui aussi musicien, il dirige la troupe avec sa sur. Celle-ci sert un peu d'entremetteuse, et une union est célébrée en 1990.

Wang Shin-shin, la reine du nanguan

La musicienne en compagnie de son père Wang Jiahe qui est à l'origine de sa passion pour le nanguan.

Le Han Tang Yuefu

Wang Shin-shin découvre que Chen Shou-chun, un jeune homme élégant, a une véritable vision. Il souhaite redonner un second souffle à l'opéra du Jardin des poiriers (Liyuan), qui à l'époque n'était plus joué qu'en plein air devant les temples. Il veut aussi ouvrir une maison de thé où la musique nanguan puisse être jouée régulièrement.

Deux ans après son mariage, Wang Shin-shin s'installe définitivement à Taiwan et reprend la direction musicale du Han Tang Yuefu. Avec son mari, elle s'applique d'abord à condenser les principales pièces de l'opéra du Jardin des poiriers, qui s'étalent traditionnellement sur trois jours, en quelques heures seulement d'une représentation raffinée. Le projet est ambitieux, car toute la beauté de cette forme d'opéra consiste justement dans la lenteur du développement des émotions des personnages, une lenteur qui permet à l'auditoire de s'identifier à eux.

Chen Shou-chun a l'idée de sortir du cadre de l'opéra traditionnel en s'assurant la collaboration des meilleurs chorégraphes insulaires de danse contemporaine - une façon d'accélérer le déroulement de l'intrigue tout en conservant le rythme lent des mélodies nanguan - et en y associant une mise en scène et des costumes extravagants.

Wang Shin-shin, la reine du nanguan

Dans « Yan Zhi Kou », un volet du dernier spectacle de Wang Shin-shin, la touche du chorégraphe Lin Hwai-min [林懷民] est évidente.

Le résultat de ces recherches est Somptuous Feasting Song, un spectacle créé en 1996 qui remporte un succès instantané. Chacune des dix représentations données à Taiwan est jouée à guichets fermés. La pièce attire l'attention internationale et vaut à la troupe des invitations au Festival d'Avignon et à la Biennale de la danse de Lyon en France, ainsi qu'au Festival international de Bergen, en Norvège et à celui d'Adelaide, en Australie.

Suivre sa propre voie

Wang Shin-shin reçoit plusieurs prix musicaux prestigieux à Taiwan. Cependant, cette vie trépidante ne va pas sans problèmes. Conjuguer carrière internationale et vie de famille s'avère difficile pour cette mère de deux enfants qui a parfois du mal à s'entendre avec sa belle-mère. Il y a 3 ans, son mari, gravement malade, décède. Tout cela la décide à quitter le Han Tang Yuefu. En 2003, elle fonde Shin Shin Nanguan Company, se concentrant sur l'enseignement et la promotion de la musique nanguan.

Se souvenant des moments difficiles qu'elle a passés à étudier en autodidacte, elle prend le temps de rassembler tous les matériaux nécessaires à une systématisation de l'enseignement et ouvre des classes dans les écoles, les associations d'agriculteurs et au sein des centres culturels à travers Taiwan, dans le but de former une nouvelle génération de musiciens capables d'enseigner à leur tour. Dans le même temps, elle entreprend de préserver tous les enregistrements et documents ayant trait au nanguan qu'elle trouve.

« Dans le répertoire nanguan , il existe de nombreuses structures mélodiques. Les plus courtes se jouent en 15 minutes, les plus longues en 45 minutes. » Ces différentes structures musicales sont toutes imprimées dans l'esprit de Wang Shin-shin, mais les systématiser demande du temps, des moyens et des efforts.

Wang Shin-shin, la reine du nanguan

Deux autres grands noms de la danse contemporaine taiwanaise, Wu Shu-chun [吳素君] (à g. au 1er plan)et Lo Man-fei (à d.) font partie des fans de Wang Shin-shin avec qui elle a beaucoup travaillé à la réintroduction du nanguan sur la scène insulaire.

Anciennes mélodies et temps modernes

Pour Wang Shin-shin, même si l'université nationale des Arts de Taiwan et l'université nationale de Taiwan proposent désormais des formations de nanguan, tout ce qu'elles peuvent fournir, ce sont des infrastructures. Il n'existe toujours pas de projet systématique pour développer les talents. Quant à ceux qui suivent les séminaires de nanguan dans les centres culturels, pour la plupart, il s'agit de personnes d'âge mûr qui viennent raviver leurs souvenirs d'enfance. « Ce qui est vraiment désolant, c'est de voir des jeunes, attirés par la renommée de la troupe, trouver ce style si sombre, monotone et démodé qu'ils partent en plein milieu de la représentation. » Elle rencontre même des jeunes qui lui disent vouloir « étudier la danse nanguan » - et Wang Shin-shin ne sait plus si elle doit en rire ou en pleurer...

Ces derniers mois, la musicienne a beaucoup travaillé avec la danseuse et chorégraphe Lo Man-fei [羅曼菲], par exemple, ou encore avec la marionnettiste Chiang Sih-mei [江賜美]. Elle a également collaboré avec l'Orchestre chinois de Taipei pour la composition d'une symphonie nanguan.

L'objectif, dit-elle, est de permettre à un public plus large d'apprécier le nanguan. « Tous les artistes devraient s'essayer à des formes artistiques en dehors de leur propre spécialité. C'est seulement de cette manière-là qu'ils peuvent s'enrichir et séduire le public. »

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