Un poète de la dynastie Tang qui écrivait au IXe siècle de l'ère chrétienne : « Moi qui adore l'antiquité suis né trop tard », serait émerveillé s'il pouvait aujourd'hui visiter le musée de [Chang Foundation Museum]. Situé à trois grandes artères rectilignes du centre-ville de Taipei, le petit musée conserve une collection d'objets rares de l'art chinois datant du IIIe millénaire avant J.-C. au XVIIIe siècle après J.-C. Des mains pour le toucher, des yeux pour l'esthétique et une pensée suivie ont pu se réunir pour les expositions du musée. C'est comme si son unique objectif était de satisfaire tous ceux épris d'antiquité.
Le musée, certainement la seule belle entreprise de , a été créé par le groupe Horng Shii. Ce conglomérat industriel appartient à la famille Tchang [ou Chang]* sous la conduite de son patriarche de 78 ans, M. Chang Tien-ken. Natif de Taitchong, dans le centre de Taiwan, il est un des vingt grands collectionneurs d'objets d'art chinois. Il a acquis sa première pièce d'art à l'âge de 9 ans.
Un jour, un marchand ambulant s'était arrêté devant la demeure de la famille Tchang tandis qu'il étalait ses articles provenant de deux grands paniers qu'il avait apportés aux bouts de sa palanche. Le maître de céans l'avait alors chassé, mais l'enfant, le jeune Chang Tien-ken, fut assez dépité. Son père lui en demanda la raison. L'enfant lui expliqua qu'il était désolé, car le marchand avait beaucoup de choses qu'on ne saurait trouvé ailleurs. Revenant sur sa décision, le père permit à l'enfant d'acheter avec son argent de poche un petit vase en porcelaine de Swatow (ou Chanteou), dans le Kouangtong. M. Chang Tien-ken a toujours précieusement conservé cette acquisition.
Bol rouge sous-vernissé, peint à l'envers. Empereur Taï-tsou (règne Hong-wou 1368-1398) de la dynastie Ming.
Ses quatre fils ont hérité de sa passion pour les objets d'art. La collection de l'aîné comprend plusieurs types d'art étalés sur plusieurs périodes. Le second est un excellent numismate, tandis que le troisième et le cadet se sont partagés les arts à la dynastie mongole Yuan (XIIIe siècle), l'aîné collectionnant des pièces des dynasties Yuan, Ming et Tsing (1271-1911), et le cadet rassemblant celles des dynasties Tang et Song (618-1279).
M. Chang Hsu-cheng, le troisième fils, président du groupe Horng Shii, rapporte que son père les a fortement encouragés à collectionner des objets d'art durant toute leur vie. Cette éducation artistique pour l'art chinois a débuté très tôt. Ils ont rarement passé des nuits blanches pour réviser leurs examens d'histoire. Ils connaissaient par cœur l'ordre successoral des dynasties et souverains chinois. Comme leur père collectionnait diverses pièces d'art, l'histoire de Chine était devenue une part de leur vie.
Tour en terre cuite verte vernissée. Dynastie Han (206 av. J.-C. - 220 ap. J.-C.).
Le musée de expose cette vaste collection de la famille Tchang, ayant comme principal objectif, que M. Chang Tien-ken a proclamé lors de l'inauguration du musée, d'encourager l'étude et l'appréciation de l'art chinois. Il ajoutait que tous les troubles que a rencontrés dans son histoire sont malheureusement responsables de la destruction d'une grande part du patrimoine artistique chinois. Et à cause de l'importance de cet art qu'ont reconnue nombre de musées et autres collectionneurs du monde entier, beaucoup de pièces chinoises ne sont hélas plus entre les mains des Chinois. Il faut donc lutter tous ensemble, s'adressait-il à son public, pour protéger cet immense patrimoine culturel et user de toutes ses forces pour récupérer la part du patrimoine qui s'est ainsi dissipée dans le monde.
En effet, un nombre considérable de pièces du musée ont fait de longs périples avant de regagner leurs pénates dans la collection Tchang grâce aux diverses ventes aux enchères. D'autres collectionneurs ont également aidé à ce retour des trésors chinois en terre chinoise à un juste prix. Selon M. Chang Hsu-cheng, l'achat d'objets d'art chinois de valeur est un des grands objectifs de la famille. Il exprime quelque reconnaissance aux collectionneurs japonais pour leur compréhension qu'un trésor doit être replacé à son lieu d'origine.
M. Chang Hsu-cheng a réussi après quatre essais à acquérir un vase bleu et blanc d'un collectionneur japonais. Le vase décoré de bananiers, bambous et autres rochers peints date de l'empereur Tcheng-tsou (règne Yong-le 1403-1425), de la dynastie Ming. D'une porcelaine bleu et blanc extrêmement fine est l'œuvre de ce règne.
Une autre importante acquisition est un vase hexagonal de la « famille rose » portant le sceau de l'empereur Kao-tsong (règne Kienlong 1736-1796), de la dynastie mandchoue Tsing. On sait que cet empereur fut l'un des plus grands collectionneurs d'objets d'art chinois. Le vase est somptueusement peint d'un dessin floral noir et or, et les panneaux en treillis aux couleurs de la « famille rose » présentent des éclats du fond bleu et blanc. Il faisait partie de la collection impériale du Palais d'été qui fut pillé et incendié par les troupes britanniques et françaises lors du Sac de Pékin pendant européenne de 1860. Ce vase partit en Angleterre jusqu'à ces dernières années où il fut mis en vente aux enchères internationales. Il fut donc acquis par la famille Tchang.
Femme en terre cuite peinte avec coiffure et chaussures en pointe. Dynastie Tang (618-907).
D'après M. James Spencer, conservateur du musée, l'histoire de cette pièce impériale, ô combien inestimable, retrouvée au loin, diffère quelque peu selon que le narrateur soit d'un côté ou de l'autre de la planète. On croit généralement que plusieurs pièces ont été perdues ou détruites pendant des Boxers (1898-1901). Mais la plupart et les plus somptueuses avaient déjà disparu lors du Sac de Pékin en 1860. A Taiwan, le sentiment est qu'elles auraient été tout simplement dérobées par les soldats. D'autres histoires font savoir que les soldats les auraient achetées aux eunuques et serviteurs du palais.
Un broc bleu et blanc, orné de fleurs a également traversé les mers et les siècles. La forme rappelle les récipients métalliques de l'art musulman. Il n'en est pas moins surprenant qu'il doit gravé sur le bec d'une fine inscription en caractères arabo-persans de l'année 1035 de l'hégire, c'est-à-dire l'an 1625 de l'ère chrétienne, et du nom de l'empereur moghol Djahânghîr châh (1569-1627), qui régna en Hindoustân de 1605-1627. Le broc est probablement allé en Perse vers le début du XVe siècle avant de prendre le chemin vers l'empire de Djahânghîr châh. Un Ecossais l'a acquis en Inde au début du XIXe siècle, et le vase resta dans sa famille jusqu'à sa mise aux enchères internationales il y a environ neuf ans. Il fut alors acheté par un autre collectionneur, mais revint à nouveau aux enchères il y a quatre ans où il entra dans la collection de la famille Tchang.
Même les histoires particulières à cette pièce ne font que démontrer le haut prix que la poterie chinoise avait non seulement dans l'empire du Milieu, mais aussi en dehors. Elles mettent toutes l'accent que la poterie chinoise était meilleure, sinon la meilleure, depuis la dynastie Tang (VIIe siècle) jusqu'au XVIIIe, dit M. Spencer. La porcelaine chinoise a été exportée pendant des siècles pour sa grande valeur.
Chien en terre cuite vert vernissé. Dynastie Han (206 av. J.-C. - 220 ap. J.-C.).
[Il est intéressant de noter la forte influence de l'art chinois en Perse sous ses souverains mongols il-khanides, puis dans l'empire timouride du Grand Moghol en Hindoustân. Les Mongols ont assurément servi de trait d'union culturel à travers tout leur empire, du golfe du Po-haï au Dniestr et du golfe d'Ormuz au Tobol. (NDLR)]
M. Spencer, de nationalité britannique, est l'ancien directeur du département Chine de Christie's à Londres et à Hongkong. Après avoir travaillé dix-huit ans chez Christie's, il est venu à Taiwan il y a deux ans pour aider à la création du musée de en devenant le conservateur. Il parle couramment le chinois et s'est spécialisé dans les arts appliqués chinois, sauf la peinture. Ayant longtemps attendu ce poste de conservateur, il veut mettre à profit ces longues années d'expérience de commissaire-priseur dans un cadre beaucoup moins commercial.
Le musée n'est pas sans rien mais ne dispose pas de programme d'acquisitions. Aussi, M. Spencer conseille-t-il la famille Tchang dans ses choix à l'agrandissement de la collection. En tant que commissaire-priseur, il a eu la chance de voir beaucoup de belles choses, mais aussi des médiocres. Ce fut un excellent entraînement pour les yeux, savoir distinguer le vrai du faux en saisissant la rareté des choses. Or c'est leur beauté qui émeut trop vite beaucoup de collectionneurs. Pour sa part, il espère contribuer à souligner justement cette rareté.
Plat de la « famille rose » au motif floral. Empereur Cheu-tsong (règne Yong-tcheng 1723-1735) de la dynastie Tsing.
En fait, rare est un terme qu'on utilise souvent pour décrire les objets des musées, notamment en poterie. Une des pièces que M. Spencer montre du doigt est un des plus rares objets du musée, un repose-tête, ou un repose-pieds, vert vernissé ayant des canards et des fleurs de lotus tridimensionnels. Pour des yeux de la fin du XXe siècle, cette pièce de la dynastie Ming peut sembler quelque peu banale ou grossière. Mais sans être une beauté exceptionnelle, elle est rare. C'est une des seules de ce genre dans le monde entier.
La rareté de cet objet est attribuée à ses couleurs peu communes, à sa forme ressemblant à une sculpture et, par-dessus tout, à l'information inscrite sur le dessus. On y lit : « Par un jour heureux du premier mois d'automne de l'An Premier de Tcheng-houa, Kingtetchen a fabriqué la présente œuvre pour l'usage de Tchou-tchen, épouse de Kié-tchouen, descendant à la onzième génération du duc de Tchangking, du pavillon de King-le, de la famille Tcheng, de Tongchan. » Autrement dit, un noble habitant assez près de Kingtetchen fut assez riche pour faire un repose-tête à son épouse en cet automne de 1465. Depuis le XIVe siècle à nos jours, Kingtetchen, dans le Kiangsi, est resté le principal centre producteur de la porcelaine de
Jarre turquoise vernissée. Empereur Cheu-tsong (règne Yong-tcheng 1723-1735) de la dynastie Tsing.
L'objet avait fait partie de la collection d'Edward Chow. Habitant Genève et Hongkong, ce collectionneur d'objets d'art chinois avait acquis réputation et respect. A sa mort au début des années 80, sa collection fut dispersée lors de ventes aux enchères à Londres et à Hongkong. Le repose-tête fut acheté par le Fonds de retraite des cheminots britanniques qui avait investi dans l'art. L'organisme le conserva à Londres et, lors d'une nouvelle vente aux enchères à Hongkong il y a trois ans, il fut acquis par la famille Tchang.
Une autre pièce rarissime est un bol rouge sous-vernissé, peint à revers de chrysanthèmes, de lotus et de ling-tcheu, un thallophyte symbole de la longévité. Il date de Taï-tsou (règne Hong-wou 1368-1398), premier empereur de la dynastie Ming. C'est le seul bol connu de cette dimension ayant des motifs floraux en blanc sur un fond peint en rouge. La technique de fabrication est assez rare puisqu'il est très difficile de contrôler à la cuisson la couleur rouge cuivre. Un modèle beaucoup plus petit existe actuellement au musée Matsuoka de Tokyo.
Broc bleu et blanc, avec inscription arabo-persane. Empereur Tcheng-tsou (règne Yong-le 1403-1424) de la dynastie Ming.
Le musée de a une magnifique collection de céramique, depuis la poterie grossièrement moulée de la dynastie Han (206 av. J.-C. - 220 ap. J.-C.), comme la tourette verte vernissée, modèle architectural, jusqu'à la sereine et délicatement façonnée Kouan-yin en blanc de Chine, produite aux fours de Tehoua, dans le Foukien, sous la dynastie mandchoue Tsing. Mais les expositions actuelles comprennent également les petits flacons à inhalation, les pièces d'or et d'argent et les articles de bureau du lettré. Peu de temps avant, on aurait pu voir les sceaux en pierre et les théières en terre cuite de Yiching, dans le Kiangsou. Dans les prochaines expositions, on pourra voir des jades des temps néolithiques à la dynastie Han et les sublimes porcelaines bleu et blanc du XIVe au XIXe siècle.
Un espace est réservé aux expositions tournantes de peintures chinoises traditionnelles. Actuellement, sont disposées les œuvres de 10 artistes du XIXe siècle et du début du XXe siècle. Une certaine éloquence exprime les changements de la société chinoise à la fin de la dynastie mandchoue Tsing et dénote quelque assimilation des idées occidentales en la matière. Comme dit M. Spencer, d'un point de vue international, la forme dominante de l'art chinois est la poterie traditionnelle. Et c'est pourquoi, le musée souhaite la maintenir en bonne place. Cependant, la plupart des visiteurs sont principalement des habitants mêmes de Taiwan, il est donc nécessaire d'opérer régulièrement des renouvellements dans les expositions de peinture et de laisser plus longuement celles de la poterie. Dans les collections chinoises traditionnelles, la peinture occupe la plus importante place, peut-être parce que considérée comme des beaux arts dans le contexte chinois.
Hall du musée de la Fondation Tchang avec vue sur le petit jardin chinois.
Selon Mme Liao Kuei-ying, conservatrice adjointe, le musée présentera aussi des collections qui n'appartiennent pas à la famille Tchang, mais qui seront prêtées de l'étranger. De plus, une collection de tableaux de la famille Tchang a été exposée au Centre des Arts de Séoul et, en avril prochain, quatre de ceux-ci rejoindront le salon de peinture chinoise exceptionnelle de la dynastie Tsing au musée des Beaux-Arts de Phoenix, en Arizona (Etats-Unis). Mme Liao Kuei-ying s'est spécialisée dans la peinture des dynasties Ming et Tsing et contemporaine de les années 70, elle s'était occupée d'un musée privé de Taipei qui conservait la collection de peintures chinoises d'un président de compagnie d'assurances et d'une maison de financement de Taiwan.
Bouteille du pèlerin en terre cuite vert émeraude vernissée. Dynastie khitaïe Liao (906/947-1125).
Mme Liao Kuei-ying estime devoir organiser les expositions dans le cadre de l'objectif du musée qui est de présenter l'art chinois à la population de Taiwan. Il existe beaucoup, beaucoup de belles œuvres d'art chinoises en Europe, en Amérique et au Japon, mais à Taiwan, hormis le magnifique et splendide musée national du Palais à Taipei, il n'y a pas grand-chose à voir. Elle est aussi particulièrement heureuse dès que son musée peut arranger quelques expositions à l'étranger.
Le musée de possède une surface d'exposition de près de 1 500 mètres carrés, divisée en cinq salles. Un rebord à hauteur de la taille se limite à la hauteur des vitrines des quatre salles permettant au visiteur d'y appuyer les coudes et de contempler une pièce sans devoir s'écraser le nez sur les baies vitrées. La dernière salle qui présentent actuellement des flacons à inhalation, des articles de bureau du lettré, des gravures sur bambou et des laques incrustées de la dynastie Ming derrière de grandes vitres est ingénieusement aménagée. Les rebords et les vitres peuvent parfaitement s'enlever pour arranger une exposition de tableaux.
Le musée dispose d'une structure très bien étudiée. Les architectes avaient visité des musées de Tokyo et d'Osaka spécialisés dans l'art, puis mis en œuvre la formule et la technologie du design qui n'est pas seulement de rendre agréable une visite visuelle, mais aussi d'assurer la parfaite conservation des œuvres d'art. Les allées déambulatoires sont spacieuses et les vitrines bien éclairées tandis que l'humidité et la température sont entièrement contrôlées. Egalement remarquable, contrairement à beaucoup de musées, les murs ne portent pas l'écho des bruits de pas ni des chuchotements.
Amphore au bec en œuf. Empereur Cheu-tsong (règne Yong-tcheng 1723-1735) de la dynastie Tsing.
Au milieu du musée se tient un immense hall où préside en son centre un majestueux plan de bonsaïs. Le plus vieil arbre nain est un pin, âgé de plus de 200 ans. On peut s'asseoir sur les bancs de cuir noir et contempler à travers la grande baie vitrée un petit jardin chinois qui contient encore plus de bonsaïs, un ruisseau en miniature et de hauts bambous frissonnant sous un doux courant d'air.
En général, on conserve d'agréables souvenirs d'une visite du musée de Il n'égalera jamais la splendeur des collections du musée national du Palais, bien sûr, ni aspire à en être un rival. Comme l'a bien dit M. Chang Hsu-cheng dans son allocution d'inauguration, les collectionneurs ne peuvent espérer y parvenir... Toutefois, ils peuvent et doivent se concentrer sur leurs acquisitions qui n'existent pas au musée national du Palais.
C'est justement ce qu'a fait la famille Tchang. Et le fait de vouloir partager leur collection d'objets d'art chinois rares et superbes avec le public est absolument digne de tous les éloges. Et contrairement à ce poète sous la dynastie Tang qui craignait d'être né trop tard, un visiteur du musée de saurait parfaitement les goûter de son vivant pendant qu'il en traverse les salles en sautant des centaines, et des milliers, d'années d'un seul coup.
Mary Ma
Crédits photographiques du musée de
* Tchang. Dans ce texte, le nom de la famille Tchang et de sa fondation est francisé pour une lecture spontanée. Sur place, l'orthographe du patronyme est transcrite selon le système en usage à Taiwan. Dans les deux cas, la prononciation est identique.
Statuette équestre en terre cuite à trois couleurs. Le couvre-chef de la cavalière est détachable. Dynastie Tang (618-907).
Chrysanthèmes, 1914, Wou Tchang-chouo (1843-1927).
Le singe à la pêche, 1944, Chi Pai-shi (1862-1957).
Sceau en tien-houang, ciselé d'une tête de bélier. NDLR : Le tien-houang est une pierre jaune du Foukien, principalement extraite pour la confection des sceaux onomastiques.
Théière de Yiching, en forme d'une demi-sapèque.
Théière dite en « peau de poire ».
Récipient en terre cuite, sur le modèle d'un ancient pot à vin en bronze.