01/09/2025

Taiwan Today

Taiwan aujourd'hui

Eperdu de modernité

01/03/1992
Une culture abstraite dans le hall d'entrée rend perplexe l'observateur.

Un dimanche par un matin mordant d'automne à dix heures, la foule grossit déjà sur l'esplanade du musée municipal des Beaux-Arts de Taipei. Les photographes amateurs cherchent le meilleur angle pour saisir les sculptures modernes disposées sur le terre-plein tandis que les enfants courent çà et là à travers cette foule. Les écoliers, les collégiens, leurs cahiers à la main, forment de petits groupes épars et bavardent entre eux. Tous sont venus voir l'Expo Miró. A l'ouverture des portes, cette foule bigarrée s'engouffre dans ce qui est peut-être le plus bel événement jamais tenu par le musée. A l'intérieur, les visiteurs suivent les formes abstraites et colorées peintes sur le sol et les baies vitrées de cette exposition des peintures et sculptures fantastiques de Miró.

M. Huang Kuang-nan, conservateur du musée, est content. En un peu plus de trois semaines, son établissement aura attiré plus de 100 000 visiteurs, un nombre qui n'incluent absolument pas les cinq classes primaires qui, chaque jour, ont visité à tour de rôle le musée. Ces chiffres sont impressionnants, en particulier dès qu'on se met à considérer quelques instants que le musée attire habituellement une moyenne annuelle de 60 000 personnes. La popularité de l'Expo Miró, ainsi que les précédentes de Picasso et de Toulouse-Lautrec, ne fait de renforcer la détermination du musée de devenir un musée d'art au prestige international.

Lors de son inauguration le 24 décembre 1983, le musée s'était tracé quelques objectifs. Il se voulait le centre de l'art chinois moderne pour encourager les artistes insulaires contemporains. C'était un rôle difficile mais nécessaire que d'apprendre au public le goût et l'estime de l'art moderne. Il voulait aussi promouvoir l'échange et la recherche de l'art moderne avec l'étranger. Enfin, il désirait inscrire Taipei sur la carte des musées d'art du monde. Malgré les énormes progrès dans ce sens, il manque encore un peu d'attraction devant le musée national du Palais à Taipei qui reçoit plus de 2 millions de visiteurs par an.

M. Huang Kuang-nan, conservateur depuis septembre 1986, poursuit ce but avec une dévotion presque religieuse. A la fois gestionnaire pratique et idéaliste, il considère son musée plus qu'un simple lieu d'exposition. Il souhaiterait en faire le tremplin de tous les arts en les offrant en spectacle au grand public chinois qui verrait en eux une perspective nouvelle de la vie. Déjà, interrogé sur l'événement qui avait fait date, il répondait qu'il fallait une systématisation du travail administratif pour pouvoir fonctionner efficacement et à un niveau international. Il aimerait également présenter à tout Taipei une rétrospective de l'impressionnisme, l'art pop et les sculptures de Giacometti.

Le nihilisme dans le modernisme. La plupart des œuvres du musée municipal datent d'après la Seconde Guerre mondiale.

La collection permanente du musée comprend près de deux mille œuvres dont un dixième seulement est exposé à tour de rôle. Les œuvres d'artistes taiwanais couvrant la période depuis 1945 comptent pour 98% de cet ensemble. Mais beaucoup croient que le musée est dépourvu de collection de toute sorte qui puissent égaler celles des autres musées d'arts modernes du monde. Chang Chieh (Tchang Kié), un artiste fameux de Taiwan, prétend que le musée ne possède justement rien. « Ce n'est pas suffisamment une collection représentative de l'art moderne à l'échelle planétaire », s'exclame-t-il.

Le musée sait parfaitement que sa collection ne saurait se comparer à celles de vieilles institutions de renommée mondiale. Il aimerait cependant ajouter à sa collection de maîtres taiwanais modernes, qui fait déjà autorité, les œuvres d'artistes de Chine continentale, de Hongkong et autres d'outre-mer, ainsi que celles de modernistes occidentaux. Mais il existe de nombreux obstacles à franchir et à surmonter pour la réalisation de cet objectif. Selon Mme Chen Wen-ling, directrice des Collections, le musée a malheureusement un budget qui ne lui permet pas de se rendre à l'étranger, de voir et acheter les œuvres d'artistes chinois vivant hors de Taiwan.

L'acquisition d'œuvres représentatives d'artistes modernes occidentaux est une arrière-pensée des dirigeants du musée et un travail de longue haleine. Lorsque le musée décida de se lancer, les prix du marché mondial des arts se sont envolés. Maintenant, à cause de la rareté et du coût astronomique de telles œuvres, il a pris la décision de s'orienter d'abord vers des expressions relativement beaucoup moins onéreuses d'artistes modernes. A présent, on compte sur l'achat d'une sculpture de Hans Arp et un tableau de Pierre Armand.

Beaucoup d'artistes et de savants se plaignent de l'ambiguïté dans la constitution de sa collection permanente. M. Huang Tsai-lang, de l'Académie nationale des Beaux-Arts de Taiwan, estime que le musée municipal a besoin de développer un programme méthodique d'acquisition et d'exposition d'œuvres. En effet, les œuvres de la collection n'ont pas la qualité requise ni la norme internationale. Le peintre Chang Chieh se fait écho des impressions de M. Huang Tsai-lang en clamant fort que le musée manque de consistance dans l'estimation, la fixation de prix et l'achat d'œuvres qui est généralement au détriment des artistes. M. Huang Tsai-lang, quant à lui, attribue ce fait à l'ingérence de l'Etat. Le mariage de l'art et de la politique font rarement bon ménage. L'Etat est trop influencé par des considérations financières et politiques qui entravent l'acquisition de véritables œuvres d'art.

La municipalité de Taipei s'ingère beaucoup trop et jusqu'au moindre détail dans les activités de son institution. Décidant en toute autorité du budget du musée, elle lui affecte maintenant 1,5 million de dollars américains par an pour l'achat d'œuvres artistiques. Il y a deux ans, ce budget n'était encore que de 750 000 dollars américains, et auparavant beaucoup moins. De plus, au moment du vote du budget annuel du musée, l'assemblée municipale a également son mot à dire dans les acquisitions artistiques. Jusqu'à l'an dernier, les membres du comité de sélection était nommés par le maire, maintenant ils le sont par le conservateur. Chaque année, une liste est proposée et un budget présenté au comité pour estimation, et à l'assemblée municipale pour approbation. Toutefois, cette dernière conserve un droit de veto sur tous les achats.

Pollice recto, une marque de satisfaction pour tous les organisateurs d'une exposition des œuvres de Miró.

Mme Su Jui-ping, qui fut provisoirement conservatrice du musée après l'inauguration, rappelle que l'Expo Miró a coûté près de 400 000 dollars américains alors que le budget annuel du musée n'est que de 800 000 dollars américains, dit Mme Pang Tai-fang, chef de cette direction. Heureusement, elle a pu s'assurer le coparrainage du musée provincial des Beaux-Arts de Taïtchong et de la commission d'Etat de la Culture.

De telles manifestations d'importance sont assez limitées dans le monde. La rivalité est rude, mais grâce à cet événement, comme l'Expo Miró, le musée a acquis quelque renommée. Pour une exposition de cette taille, il doit pouvoir garantir la protection et la sécurité de toutes les œuvres d'art, les exposer et les promouvoir convenablement et obtenir un immense public de visiteurs.

Ce dernier point n'a pas rencontré trop de difficultés. Les espaces d'expositions ont en revanche été plus problématiques. La direction des Expositions s'est bien vite aperçue que le musée disposait d'une superficie d'exposition assez équivalente à celle du Metropolitain Museum of Art de New York. C'est aussi l'impression du visiteur moyen. Pourtant, il n'avait pas de haut pan de mur pour placer les œuvres démesurées. Le seul espace vertical disponible était un mur de pierre, peu approprié à la suspension de grands tableaux. Ce sont donc des problèmes de structure latents qui se sont posés.

Les visiteurs de la dernière exposition Taipei-New York : confrontation du modernisme ont pu remarquer des baquets autour du musée pour récupérer les eaux filtrantes. Beaucoup ont cru que ces récipients faisaient partie de l'événement artistique. Selon Mme Su Jui-ping, ces infiltrations sont le véritable grand défaut du musée. Le contrôle de l'humidité et de la température, surtout au rez-de-chaussée, est peu efficace et a causé quelques dommages à des sculptures sur bois.

Pour organiser des expositions à caractère international, le musée a aussi la charge de présenter en même temps des artistes taiwanais à des manifestations à l'étranger. Ici encore, on rencontre des difficultés avec la sélection des musées susceptibles de les accueillir. Comme presque tous les artistes taiwanais contemporains sont peu connus hors du périmètre asiatique, leurs œuvres ont peu de chances d'être recevables à l'étranger. Et beaucoup de musées sollicités demeurent assez réticents. En 1990, une exposition d'artistes taiwanais fut cependant organisée au Japon où elle a reçu un accueil critique. Actuellement, sont à l'étude des expositions similaires aux centres chinois de l'information et de la culture de New York et de Bruxelles.

L'esplanade du musée des Arts modernes est régulièrement le centre d'activités familiales hebdomadaires.

Le musée municipal a pourtant obtenu un succès modeste avec des expositions de l'art taiwanais à l'étranger. Beaucoup d'artistes estiment qu'une telle entreprise pourrait se faire sur une échelle plus grande et plus agressive, que le musée a besoin d'une plus grande collaboration avec eux sur une base qui serait mutuellement plus profitable. D'après le sculpteur Yang Bor-lin, le musée est en perte de vitesse quant à la promotion des artistes chinois à l'étranger parce qu'il se perd dans des activités d'organisation et d'accueil peu compatibles à un musée ayant des objectifs si élevés. Sur un point, les concours artistiques de collégiens ou lycéens sont plus réservés à ces établissements scolaires qu'au musée qui pourrait disposer de son temps pour organiser des expositions d'ordre international. Il manque souvent à ces préparatifs une communication entre le musée et les artistes. A quoi rétorque Mme Pang Tai-fang : « Si on expose les jeunes artistes, les plus vieux sont offensés. Et si on expose ces derniers artistes, les plus jeunes croient à quelque injustice. »

Les obstacles à la reconnaissance des artistes insulaires travaillant dans un esprit moderniste existe toujours. L'art moderne est généralement issu des normes classiques de la beauté, et, pour cette raison, on éprouve quelque incompréhension. L'art chinois moderne se tient au même régime et est communément mal apprécié comme une simple imitation de l'art euro-américain. M. Huang Kuang-nan, conservateur du musée municipal, rappelle que ce malheureux préjugé doit être rectifié.

Cette œuvre totémique aura attiré l'œil de l'observateur.

C'est la prime mission de la direction de l'Information du musée d'aider le public à l'effacer. M. Lin Chi-feng, son chef, savoure le défi. Ses efforts font de cette direction une des plus actives du musée. Un coup d'œil sur l'année budgétaire 1990 (juillet 1989-juin 1990) donne une idée assez juste de ses activités : elle a tenu 58 conférences, plus deux internationales; elle a édité 46 publications en affiches, catalogues et le bulletin mensuel du musée, ainsi que le Discours sur l'art, périodique de l'enseignement de l'art à Taiwan, et l'Art moderne, bimestriel de l'histoire de l'art. Enfin, en plus des visites guidées, elle dispense des cours d'art trimestriels durant toute l'année. Chaque trimestre, quarante-cinq à cinquante classes ont rassemblé 1 200 personnes de tout âge. Ces cours pratiques couvrent régulièrement divers aspects de l'art, comme l'initiation à l'art moderne, l'art en studio, chinois et occidental, la calligraphie, la photographie et la sérigraphie. Parmi les activités les plus populaires sont les groupes de vacances, tenus pendant les fêtes, comme le Nouvel An chinois, la fête des Lanternes, la fête des Mères. Ces groupes effectuent des visites dans des sites historiques, des ateliers de céramique et d'autres lieux d'intérêt. Par-dessus tout, ces sorties sont des activités familiales.

Cette direction possède un studio de photographie qui prend toutes les diapositives nécessaires. Il y a aussi une grande salle de conférences, une ligne de service pour les informations artistiques et une bibliothèque d'ouvrages d'art ouverte au public. Il ne fait pas de doute que la direction de l'information est pleine d'activités qui ont obtenu un succès certain. On pense également que des contacts plus étroits avec l'Académie nationale des Beaux-Arts de Taiwan. Son directeur, M. Huang Tsai-lang, estime que des liens de travail sont nécessaires entre le musée et son établissement. Il loue et soutient tous les efforts et les objectifs du musée et insiste même sur son rôle informateur tandis que l'académie nationale est assurément un partenaire plus qualifié que la municipalité dans ce domaine.

Les œuvres fantastiques de Miró ont sûrement su captiver en grand nombre le public taipéien.

Le musée municipal des Beaux-Arts de Taipei souhaite devenir un jour un arrêt dans tout circuit touristique de la capitale au même titre que le musée national du Palais ou le mémorial Tchang Kaï-chek. Il surmontera sans nul doute les nombreuses difficultés qui entravent sa riche mission et son dynamisme jeune, y compris celle qui n'est pas la moindre, un budget tatillon. L'acquisition d'une collection d'œuvres d'art moderne euro-américain de grande classe prendra sûrement du temps. D'ici là, le musée municipal continue d'enrichir sa collection chinoise et de dispenser des cours. Un plan, actuellement en gestation, doit faire de tout le premier étage de l'édifice une exposition permanente de ses valeurs, ce qui autoriserait une meilleure connaissance de l'art insulaire. Des expositions d'ordre internationale, comme l'Expo Miró, sont toujours dans les bonnes intentions pour acquérir la réputation d'être le meilleur musée d'art mondial à Taipei.

Jerome Keating

Photographies de Chen Ping-hsun.

Les plus lus

Les plus récents