05/04/2026

Taiwan Today

Taiwan aujourd'hui

Un marché dynamique

01/03/1989
Rangées d'ouvrages classés selon leur catégorie.

Une révolution dans le domaine de la communication vient de s'abattre sur Taiwan. Les observateurs ont remarqué ces dernières années que les Chinois sont des lecteurs assidus, mais que les habitudes ancestrales font pâle figure devant la tendance actuelle.

A l'avènement de la politique gouvernementale de libéralisation et d'internationalisation, le peuple se trouve soudain inondé d'informations. Malgré l'expansion rapide du nombre et de la pagination des journaux, après la levée des restrictions effectuée en janvier 1988, et la forte croissance du marché local de l'édition, l'importation des imprimés a également augmenté. On constate une forte augmentation du nombre des lecteurs. Livres, magazines, journaux, périodiques spécialisés et matériaux de recherches pleuvent sur un marché autrefois exclusif. On remarque également dans le comportement de l'opinion publique un intérêt accru porté sur les activités internationales.

Ces grands bouleversements du petit monde de l'édition, de l'imprimerie et du marché ne sont plus des exceptions. Les éditeurs chinois font face à une âpre compétition tandis que les lecteurs modifient leurs habitudes et surtout leur attitude envers le monde de l'édition. Cet article essaie de décrire ce phénomène qui est en même temps un cas fascinant de transformation sociale.

Pendant des siècles, les Chinois ont cru pouvoir contempler les plus beaux châteaux et les plus belles dames à travers les livres. Cette attitude traditionnelle chinoise envers les avantages de l'érudition a encouragé des générations entières de candidats à se préparer aux examens impériaux, passages obligatoires pour l'obtention d'un poste officiel. La nomination à une fonction mandarinale était une consécration, on logerait dans une superbe maison et épouserait une belle femme. Contrairement au raisonnement de l'Occident où l'acquisition d'une qualification peut conduire naturellement à une vie respectable, les Chinois ont, quant à eux, considéré que la « lecture » et l'« étude » étaient les seuls moyens d'acquérir autorité et richesse.

Si les Chinois se croient un des rares peuples du monde à aimer profondément les mots, un récent sondage effectué à Taiwan annonce des résultats plutôt décevants. Selon lui, les habitants de l'Ile ne passent en moyenne que 22 minutes par jour à la lecture d'ouvrages, de revues ou de journaux. D'autres sources spécifient que les étudiants et les enseignants ont une attitude toute opposée, se plongeant dans la lecture intensive. Avec un revenu annuel par habitant approchant 6 000 dollars américains, chaque individu ne dépense guère plus de 30 dollars américains par an pour l'achat de livres, et seulement 13,82% des familles ont un abonnement à un périodique.

Après 40 années d'efforts persévérants, les Chinois de Taiwan peuvent maintenant prétendre à un niveau de vie sans précédent dans l'histoire de Chine. Toutefois, il subsiste une ombre dans la qualité de la vie que marquera notamment un manque de raffinement par la lecture.

Beaucoup d'observateurs osent blâmer la faible incitation à la lecture du système éducatif. Mais à cause de la vive compétition aux concours d'entrée à l'enseignement supérieur, les lycéens lisent seulement ce qui est requis à l'examen d'entrée, négligeant le plus généralement les lectures personnelles. Et la réussite ou l'échec ne saurait modifier cette attitude qui est nettement conditionnée par la mémorisation sans aucune contribution à la pensée et au jugement personnel. La lecture est donc assimilée à une souffrance. Les enseignants reconnaissant l'utilité du système des examens s'inquiètent tout de même de la situation qui empire.

En Europe, et dans le monde entier, les responsables des milieux éducatifs se sont déjà inquiétés de cette tendance également perçue dans leurs pays. L'attitude du public à l'égard du livre, en particulier, et de la lecture, en général, dans les années qui viennent affectera de manière radicale les chances d'avancement et de qualification, le discernement entre la sagesse et les plaisirs de la civilisation et l'aptitude à une conduite intelligente.

Malgré la fierté des habitants de Taiwan pour le niveau culturel élevé de l'Ile, les différents milieux éducatifs se sont également alertés de la surabondance de livres, de gazettes professionnelles ou spécialisées où même des articles de magazines, dont le contenu est d'un niveau intellectuel très médiocre. Et les appels à une lecture tant quantitative que qualitative concernent tout autant Paris ou Francfort que Taipei ou Kaochiong [Kaohsiung].

En 1953, on ne comptait à Taiwan que 140 maisons d'éditions dont la plupart sont des entreprises familiales. Trente ans plus tard, il y en avait plus de trois mille qui avaient publié en 1987 un total de 12 000 titres. Les imprimeries se sont également multipliées, passant de 15 en 1950 à 5 500 maisons actuellement. En dépit de cet accroissement significatif, l'industrie du Livre, en termes de la qualité du produit, est encore bien loin derrière celles d'Europe, d'Amérique ou du Japon. Mais ce n'est peut-être pas surprenant si l'on compare l'expérience de l'édition et la taille des marchés.

A Taiwan, une maison d'édition obtient normalement un grand succès quand elle parvient à vendre plus de 2 000 exemplaires d'un titre. La vente de revues se situe dans la même relativité. Ainsi, le mensuel économique et commercial Tien-hsia [天下] (sous-titré Commonwealth), une publication de bon aloi, ne vend guère plus de 80 000 exemplaires par mois. Les grandes maisons d'édition, telles que Sungkang, Wuling ou Scholars, ont chacune publié environ 400 titres en 1987 alors que d'autres, plus petites, comme Crown, Linking, Sanmin ou Yuanliou, n'ont pas atteint les deux cents titres.

L'industrie taiwanaise du Livre souffre depuis longtemps de nombreuses imperfections. L'une est la réticence à distinguer la production de la commercialisation, ce qui empêche le renouvellement des spécialistes. Cela peut en abaisser la compétitivité, surtout sur le marché international. L'autre concerne la structure même de l'entreprise commerciale. Si une maison d'édition décide de restreindre ses dépenses, elle s'en prend aussitôt à son personnel qui est réduit en conséquence. Comme l'entreprise est généralement une affaire familiale, les premiers à partir seront ceux qui ne sont pas membres de la famille même s'ils sont plus qualifiés. Dans les deux cas, on ignore totalement l'essentiel des principes et des objectifs de la profession.

Dans cette industrie, une autre tendance a causé beaucoup de tort à l'édition et à son marché. Lorsqu'un éditeur tire de gros revenus de la traduction d'un ouvrage donné ou de son édition, d'autres peu scrupuleux tenteront alors de distribuer le même titre, mais dan une version autre et généralement inacceptable, sans parler de la qualité ni de la déception des lecteurs, sinon même de leur indignation. Il existe par ailleurs beaucoup d'autres problèmes tels que les traductions interdites et ineptes de textes étrangers, la concurrence déloyale du dumping entre les éditeurs et l'emphase sur les ouvrages à sensation. En bref, tout cela donne à penser que le Livre local a besoin d'un sérieux coup de balai.

On a souvent comparé les relations entre l'auteur et l'éditeur comme une profonde obscurité entre l'idée et la réalité, entre la notion et l'acte. Pour l'écrivain, l'attente de voir la publication de son ouvrage n'est qu'un des nombreux problèmes auxquels il doit faire face. La sous-rémunération, qui est très nette pour le traducteur, a toujours été une source constante et douloureuse de conflits. Ces dernières années, il y a eu des signes d'amélioration, mais le haut coût d'édition d'un ouvrage et le marché réduit en limitent les droits d'auteurs... et découragent la culture des écrivains et des traducteurs professionnels.

Malgré tous ces problèmes, un vent nouveau et dynamique souffle depuis 1985 sur le monde des éditeurs, des rédacteurs et maquettistes, ainsi que des libraires. Plusieurs chaînes de librairies, telles que Kingstone ou Kwang Toong, ont récemment pu modifier l'opinion publique relative au marché de la lecture. Elles ont agrémenté le shopping par des locaux spacieux, un éclairage excellent, une classification stricte, un fond de musique douce et surtout un rayon entier et complet pour les enfants, et pour le comble du client-lecteur, une cafétéria. Elles dénotent un violent contraste avec les anciennes librairies sombres, étriquées, mal ordonnées, si courantes pendant tant d'années à Taiwan.

De même que les petits restaurants de villes ont dû modifier ses apparences pour faire face à la concurrence des chaînes de fast-foods américaines ou européennes, les petites librairies doivent à leur tour relever le défi que leur lancent justement ces chaînes de librairies. Depuis, on fait plus cas de l'attente et de la satisfaction du public.

La commercialisation n'est qu'un élément de l'amélioration. Les éditeur ont également fait des progrès encourageants en publiant des ouvrages (dont la plupart sont des traductions) qui apportent un nouveau savoir, en rehaussant la présentation et en rénovant les équipements de l'imprimerie. On trouve donc des publications sur l'informatique, la gestion commerciale, la mercatique et le management, la capitalisation, les voyages, les langues et bien d'autres matières auparavant si négligées. Le public a accueilli avec enthousiasme les « ouvrages pratiques », et ce phénomène reflète un changement social important puisque le lecteur préfère l'enseignement autodidacte et la carrière professionnelle au caractère littéraire plus traditionnel.

Le dernier évènement notable de l'histoire du Livre de Taiwan a été la reproduction légale d'ouvrages de Chine continentale (les droits d'auteurs étant versés par l'intermédiaire d'un pays tiers). Quarante ans sans contacts directs ont ainsi été abolis, et les Chinois des deux rives du détroit de Taiwan ont désormais la possibilité de se mieux connaître. La nouvelle et le roman de moyenne longueur de Chine continentale ont vite obtenu la faveur des jeunes lecteurs de Taiwan.

Parallèlement, il est une autre bienvenue. Pendant des années, le marché du livre pour enfants a été négligé alors que les maisons d'édition d'Amérique, d'Europe et du Japon en faisaient un immense succès. En tentant de les copier, celles de Taiwan ont à leur tour produit des livres pour enfants de haute qualité et d'une grande variété de sujets. Ce marché complexe a reçu une aide considérable des programmes de planisme familial ces dernières années. Ayant reçu une éducation moderne, les jeunes parents de Taiwan d'aujourd'hui possèdent une opinion plus diversifiée sur le monde, à quoi s'ajoutent un plus grand pouvoir d'achat. Comme l'enseignement de leurs enfants les préoccupent sérieusement, ils prêtent une attention toute particulière aux matériaux de lecture personnelle.

Les librairies modernes disposent de grandes surfaces d'exposition.

L'importation de livres de haute qualité pour enfants a incité les éditeurs locaux à produire de meilleurs titres afin de se partager un marché prometteur.Créée il y a cinq ans, la Fondation Hsin-yi a énormément contribué en attirant l'attention du public à mettre l'accent sur l'importance de la sélection des lectures pour enfants. L'excellente qualité de ses publications, quoique peu nombreuses, a reçu beaucoup d'éloges. Enfin, acheter un livre y est aujourd'hui devenu un symbole de standing pour les parents.

La gamme de livres pour enfants est très variée. Elle passe du conte de fées occidental ou chinois à la biographie et aux disciplines scientifiques. Ces dernières sont souvent complétées par les revues scientifiques richement illustrées, comme Siao Niou-touen (Litlle Newton) et Ke-hiué Yen (Science Eyes) qui ont une excellente distribution. Enfin, les écoliers ont maintenant à leur disposition deux quotidiens qui leur sont spécialement destinés, le Gwo-yeu Rih-baw (Mandarin Daily News) et le Erl-torng Rih-Baw (Children's Daily News).

Quant aux adultes, le roman, la prose et la nouvelle demeurent leurs lectures favorites. La nouvelle est un courant remarquable du genre littéraire de ces 40 dernières années à Taiwan tandis qu'on note le succès de nombreux auteurs traitant de l'évolution sociale actuelle de Taiwan. Les écrivains trouvant éditeurs ont grandement augmenté d'autant plus que le marché s'est élargi et les sujets se sont diversifiés. Des 1 500 titres littéraires de 1987, 40% représentent la prose, 27% le roman, 14% l'essai et l'œuvre critique, 11% la poésie et les 8% restants la biographie.

La petite part de la poésie est assez indicatrice des orientations du lecteur moderne. Si, pendant des siècles, la poésie antique, remarquable pour son style merveilleux et son sens profond, a enchanté les Chinois, les sujets plus actuels ou pragmatiques l'ont reléguée sur la touche. Les poètes contemporains voient rapidement diminuer leurs chances d'être publiés puisque les maisons d'édition considèrent la poésie contemporaine comme un « poison » à leurs ventes.

D'autres formules ont gagné de l'importance sur le terrain. Le livre-cassette en est une excellente depuis plusieurs années aux Etats-Unis pour sa grande rentabilité puisque les routiers et autres automobilistes qui parcourent les grands axes ont découvert en lui un meilleur moyen de tuer la monotonie de la conduite. La production du livre-cassette à Taiwan est encore au stade embryonnaire. Il convient pourtant de citer les efforts de la revue Tien-hsia, la première à avoir franchi le seuil de la commercialisation. En Amérique, le livre-cassette comprend toutes les formes populaires de fiction et autres, alors qu'à Taiwan, seuls quelques nouvelles, d'une durée plus courte qu'un roman, comme Contes de San Mao, Fantasmes de Ssu-Ma Chung (lire Sseu-ma Tchong), Interviews avec de grandes personnalités de Ling Chen (lire Ling Tchenn), Notes de la Terre et Poésie moderne de Hsiang Yang (lire Chyang Yang), ont été retenues dans la formule accoustique. Les distances routières de l'Ile ne sont sans doute pas étrangères à ce choix d'ouvrages qui peuvent s'écouter intégralement lors d'un parcours insulaire.

Pendant des siècles en Chine, l'achat, la lecture et la conservation d'un livre ont symbolisé un respect profond pour la culture et la tradition. Le dynamisme du Livre de Taiwan et sa transformation rapide dans tous les domaines, de la présentation d'un ouvrage aux installations d'une librairie, sont la manifestation d'une société qui tient également compte de l'attente du présent. Ainsi, le public s'enrichit à travers une diversité de matériaux de lecture jamais connue dans l'histoire de Chine.

Photographies de Joseph Chen.

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